Kiki Smith, Née (2002), bronze, MBAC. © Kiki Smith, avec l’autorisation de Pace Gallery, New York

Jusqu’au 24 avril, le Musée des beaux-arts du Canada présente deux des plus grands chefs-d’œuvre de sa Collection. Le dialogue entre ces deux sculptures que tout semble opposer brouille les préconceptions de l’art pour raconter l’histoire vraie d’une femme artiste et de son père sculpteur : Kiki et Tony Smith.

Kiki Smith : rêve et allégories, de chair et de sang

Nées d’un père artiste et d’une mère chanteuse d’opéra, Kiki Smith a baigné toute sa vie dans le monde de l’art. Plusieurs artistes contemporains importants ont été des amis proches de la famille, dont Jackson Pollock, Barnett Newman et Mark Rothko. Pourtant, Kiki Smith ne créera ses premières œuvres que vers l’âge de 25 ans, après avoir fait des études en technique médicale d’urgence. Ce n’est donc pas un hasard si son travail artistique gravite autour des thèmes du corps (fluides, organes, anatomie).

Sa sculpture Née (2002) fait partie de la Collection du Musée des beaux-arts du Canada et est présentée dans le cadre de l’exposition Kiki Smith et Tony Smith. Ce bronze représente une biche donnant naissance à une femme humaine.

Tony Smith : environnement, espace et construction

Architecte autodidacte, Tony Smith a travaillé auprès du légendaire Frank Lloyd Wright. Vers 50 ans, exaspéré par les clients, il décide de se consacrer à son art. Ses sculptures géométriques et modulaires lui valent une renommée importante au sein du mouvement minimaliste des années 60 et 70. Jusqu’à sa mort prématurée à l’âge de 68 ans, Tony Smith aura créé un corpus d’œuvres d’art significatif en plus de l’ensemble de ses œuvres architecturales.

Sa sculpture Boîte noire (1962-1967) a été acquise en 1968 par le Musée des beaux-arts du Canada et est aujourd’hui présentée aux côtés de l’œuvre Née de sa fille Kiki. Ce prisme d’acier d’environ 60 cm de haut, presque un cube, est une œuvre emblématique de l’art minimal américain.

Conversations contemporaines : Kiki Smith, Tony Smith, l’Art et les artistes.

Le 31 mars dernier, dans le cadre des conférences Conversations contemporaines du programme Art dans les ambassades, Kiki Smith a été invitée à discuter de sa pratique et de l’influence du travail de son père sur sa création. Smith y a été généreuse et authentique, partageant au public sa vision de l’art, des artistes et de sa propre création. Plutôt que de parler de l’œuvre de son père en termes d’opposition, Kiki Smith a exprimé une sincère tendresse à son égard et le plus grand des respects envers son art. Durant la conférence, elle explique avoir vécu une enfance où tout gravite autour de l’art. Grandir entourée des amis artistes de son père, dans un environnement et une architecture minimale lui a permis d’être confortable avec l’abstraction dès son plus jeune âge. Smith a avoué n’avoir jamais été en réaction au travail de son père. Au contraire, il aura toujours été sa principale influence. Agacée par les questions de la commissaire et du public opposant son œuvre à celle de son père, Smith affirme qu’il était une personne très émotive, jamais froide ou distante. Selon elle, l’œuvre de Tony Smith n’est pas cérébrale et austère, mais plutôt physique et remplie de sentiments.

Kiki Smith en discussion avec la conservatrice Rhiannon Vogl dans le cadre de la série Conversations contemporaines, le 31 mars dernier au Musée des beaux-arts du Canada.

Kiki Smith en discussion avec la conservatrice Rhiannon Vogl dans le cadre de la série Conversations contemporaines, le 31 mars dernier au Musée des beaux-arts du Canada.

Dialogue entre les œuvres

Tout au long de cette conversation, je ne pouvais m’empêcher de remarquer la façon dont Kiki Smith utilise le passé pour parler de son père, mais le présent pour décrire ses sculptures. Il s’agit peut-être de la preuve que l’œuvre survit à son créateur. Les artistes laissent en héritage des objets d’art empreints de leur personnalité, qui portent leur vision et leurs préoccupations esthétiques. Les œuvres sont ensuite offertes au monde et évoluent de façon autonome. Les deux sculptures présentées sont à première vue si différentes dans la forme que les visiteurs peuvent être tentés de penser que l’artiste a simplement voulu se dissocier du travail de son père.

La clé pour bien saisir le dialogue entre les œuvres est simple, et Kiki Smith l’a bien nommée durant sa conférence en mars dernier : il est important d’honorer qui nous sommes et d’honorer qui sont les autres. Toutes les différentes formes d’expression peuvent vivre ensemble et se partager un même espace. L’abstraction n’est pas le contraire du figuratif, un cube est aussi naturel qu’un corps humain. Le minimalisme ne s’oppose pas nécessairement au surréalisme, l’ordre nait souvent du chaos et inversement. Tout comme la géométrie et les mathématiques ne sont pas des sciences créées par l’homme, mais plutôt la compréhension des systèmes qui régissent et constituent le vivant et l’organique.

Les sculptures Née et Boîte noire cohabitent et conversent de façon fluide. Les visiteurs de l’exposition Kiki Smith et Tony Smith ont l’occasion de visiter un rare interstice entre ciel et terre, où l’énergie créatrice de deux êtres liés par la naissance et séparés par la mort démontre tout le pouvoir de l’Art qui survit à l’Homme.

– Marie Samuel Levasseur

Kiki Smith et Tony Smith est présentée jusqu’au 24 avril 2016 au Musée des beaux-arts du Canada.

Pour plus de détails, c’est ici.