Photo: Yannick Forest

Variations endogènes est le recueil de nouvelles le plus percutant que j’aie lu cette année. Ça tombe bien : son auteure, Karoline Georges, a accepté de répondre au Questionnaire astrolittéraire, histoire de nous dévoiler sa vision de la chose littéraire. Artiste multidisciplinaire, elle ancre sa pratique artistique dans l’étude du rapport entre le corps et la conscience. Les quatorze tableaux de Variations endogènes n’y font pas exception : les personnages qu’on y retrouve sont animés par des désirs malsains, cruels ou même pervers, des désirs si forts qu’ils passent outre à la morale et aux conventions sociales. La force des textes repose sur leurs revirements drastiques, toujours surprenants, toujours inattendus. De vrais bijoux de nouvelles… pour ceux qui n’ont pas froid aux yeux.

Karoline Georges a six livres à son actif, en plus d’avoir participé à des collectifs et de nombreux périodiques. Sous béton, son précédent roman également paru chez Alto, a été finaliste au Prix des libraires en 2012 et paraîtra au Canada anglais dans un futur proche.

 

À votre avis, pour bien écrire, faut-il lire beaucoup?

J’ai beaucoup lu avant de commencer à écrire. J’ai passé une bonne partie de mon adolescence à lire de manière compulsive, plusieurs ouvrages par jour. Mais c’est pendant mes études en histoire de l’art, alors que j’observais des œuvres picturales à travers des grilles d’analyses formelles et sémiotiques, que le désir d’écrire de la fiction a germé. Et mon écriture du corps s’inscrit en directe continuité avec mes quinze ans de pratique du ballet classique et de la danse contemporaine. Et parce que j’ai d’abord été photographe avant d’écrire, j’observe mes “objets littéraires” de la même manière que j’observe un sujet avant de le photographier, avec un souci de composition picturale, un sens de la lumière. Alors oui, il faut certainement avoir lu pour bien écrire, mais les voies qui mènent à la littérature sont souvent énigmatiques…

 

Quel est votre temps de verbe préféré?

L’indicatif imparfait, ex æquo avec l’indicatif présent. À l’imparfait, on sent le mouvement de ce qui est raconté, mais on sait que ça se joue dans une dimension temporelle désormais inaccessible. L’indicatif imparfait m’apparaît comme un temps de verbe cinématographique. Un travelling continu. C’est le temps de verbe le plus poétique. L’indicatif présent est peut-être plus excitant parce qu’il abolit la notion de temps. Il n’y a ni souvenir, ni projection, qu’un surgissement immédiat. C’est un temps de verbe cru, brut, intense.

 

Si l’Agence spatiale canadienne vous approchait pour vous offrir une résidence d’écriture sur une autre planète, laquelle choisiriez-vous et pourquoi?

Je choisirais autre chose qu’une planète, je peux? Soit le Soleil, pour faire l’expérience de son indicible intensité énergétique et méditer sur le sens de la théorie M. Ou bien je ferais un séjour sur Hauméa dans la ceinture de Kuiper. Pour découvrir ce qui se joue à l’extrême limite du Système solaire, dans l’immensité glaciale et obscure…

 

Quel livre recommanderiez-vous à un extraterrestre pour comprendre l’être humain?

Ouf. Je n’ai pas encore découvert LE livre qui peut m’expliquer, à moi, l’être humain, alors cette question me laisse penaude, un brin.

 

Les dépotoirs sont pleins, la Terre déborde de déchets. Une navette-kamikaze est envoyée dans l’espace pour détruire les ordures excédentaires. Quelle(s) oeuvre(s) littéraire(s) envoyez-vous à la décharge intergalactique et pourquoi?

En excluant les livres d’art dont la forme est tout aussi importante que le fond, et les reliures de grande qualité, et en ayant bien numérisé TOUTES les œuvres littéraires qui ont été publiées, même les plus insipides parce qu’on veut bien conserver le maximum de traces archéologiques de l’ère littéraire, sauf peut-être les plagiats avérés et les imitations génériques, je serais partante pour éliminer le reste. Mais réticente, tout de même. Me demande ce que ça couvrirait comme espace cube, la totalité des livres sur Terre?

 

La fée des étoiles vous propose de revenir dans le temps pour écrire vous-même une oeuvre que vous chérissez particulièrement. Quelle oeuvre choisissez-vous et pourquoi?

Ah, je me projette plutôt dans le futur et j’écris un dictionnaire pour comprendre non seulement l’être humain, mais tout l’Univers. À l’usage des êtres dans les univers parallèles, bien entendu.

 

Des chercheurs ont découvert un treizième signe astrologique et organisent un concours pour lui trouver un nom et une signification bien de notre époque. Que proposez-vous?

Le Big Bang. Parce qu’entre les Poissons, signe de l’infini, du froid absolu peut-être, qui évoque l’image du condensat Bose Einstein – un ensemble de particules ayant apparemment perdu leur individualité et occupant un même état quantique à la température 0 kelvin – et la venue du Bélier, cet atome singulier, à l’énergie juvénile, il manque le moment où le serpent se mord la queue dans l’Ouroboros, le détonateur qui initie un nouveau cycle, qui assure la transmutation entre l’infini et l’apparition de la particule individuelle. Donc le Big Bang, qui marque l’instant où surgit un nouvel univers, à même une infime singularité…

 

Vous vous faites enlever par des extraterrestres, qui procèdent à l’analyse de votre cerveau. Ils y découvrent les raisons pour lesquelles vous écrivez. Quelles sont-elles?

Une tentative inconsciente d’accéder à l’harmonie universelle, de me joindre à la musique des sphères, par la sublimation de ma compréhension du monde en mélodie silencieuse…

 

Votre cousine part en vacances sur la Station spatiale internationale et décide par le fait même de se mettre à l’écriture. Quels conseils lui donnez-vous?

D’apprendre à méditer avant le voyage, d’abord. Pour réussir à être pleinement consciente de chaque minute à partir du décollage de la navette. Pour ouvrir bien grand le regard sur la Terre, sur l’espace, sur le Soleil, sur tout ce qu’elle n’a jamais vu, expérimenté. Et, ensuite, laisser le tout s’exprimer par sa manière à elle de dire, de raconter.

 

Une pluie d’astéroïdes s’abat sur l’humanité. Que sauvez-vous du désastre?

L’ensemble du savoir humain, l’essentiel de sa culture artistique, scientifique et spirituelle, et le maximum d’êtres de tous les règnes du vivant. Le reste, on saura le fabriquer à nouveau après le désastre, en mieux.

 

– Chloé Leduc-Bélanger

La chronique de l’Astrolittéraire recueille vos suggestions et commentaires à l’adresse courriel suivante : astrolitteraire.meconnus@gmail.com