Dimanche dernier, au Théâtre de Verdure du parc Lafontaine était présentée une version estivale du spectacle Jusqu’où te mènera ta langue?, en tournée depuis février dernier. Cet événement théâtral, puisqu’il ne s’agit pas véritablement d’une pièce de théâtre, a été créé il y a trois ans dans le cadre du Festival du Jamais Lu par Martin Faucher qui en signe également la mise en scène. Jusqu’où te mènera ta langue?, c’est un spectacle mouvant, qui change un peu à chaque représentation, mais dont le concept reste toujours le même : 5 comédiens (Dany Boudreault, Philippe Cousineau, Eve Landry, Hubert Lemire et Marie-Ève Pelletier) qui lisent les textes de 12 auteurs dramatiques accompagnés de 2 musiciens (Benoit Landry et Navet Confit).

Les auteurs qui ont participé à l’exercice (Olivier Choinière, Fanny Britt, Catherine Léger et Philippe Ducros pour ne nommer que ceux-là) se sont fait donner des consignes, des thèmes, par Martin Faucher. C’est dans un Cahier Canada qu’ils devaient écrire leurs histoires, textes à saveur pamphlétaire, poèmes et autres réflexions. Le résultat est habile, divertissant et témoigne bien des préoccupations des auteurs d’ici sur des sujets actuels : politique, environnement, financement de la culture, amour, féminisme… Pas de décor, pas de fla fla, seul un éclairage sobre illumine les comédiens qui se présentent au micro avec leur texte à la main. Une mise en scène efficace qui laisse toute la place aux mots, aux auteurs et à leur langue si particulière. Une langue qui, il faut bien se l’avouer, n’est pas suffisamment entendue…

Elle est belle, la langue des auteurs

De nos jours (et le phénomène n’est pas nouveau), plusieurs acteurs du milieu artistique font cas de la difficulté d’attirer un public de non-convertis au théâtre. Difficile de renouveler le public alors que celui-ci se fait vieillissant. De plus, le financement accordé est à l’avis de plusieurs insuffisant pour produire des pièces de théâtre de qualité.

Le 30 juillet dernier, Gilbert David, collaborateur à la revue Spirale, a signé un papier particulièrement virulent dans Le Devoir sur la situation du théâtre au Québec. Dans cette lettre qui accompagnait la parution d’un dossier spécial dans Spirale intitulé « Horizon incertain du théâtre québécois », David accuse entre autres les créations théâtrales de ne se contenter que d’une « dramaturgie sommaire qui reproduit des faits sociaux et en restent à leur description primaire… ». Il écorche aussi les auteurs qui se disent « engagés et qui ne font qu’un théâtre bêtement idéologique, sans fouiller le matériau langagier qui devrait être leur première responsabilité artistique ».

Au fond, c’est l’éternel combat entre culture dite populaire et culture artistique, la deuxième ayant toujours plus de valeur aux yeux de certains que la première. Je ne souhaite pas entrer dans ce débat-là, nous avons tous nos idées sur la chose. Mais, les propos de David me semblent trop conservateurs. Comme si le théâtre ne pouvait pas être à la fois créatif et divertissant. Comme si le fait d’utiliser un langage actuel, ancré dans le présent, comme si de traiter de « faits sociaux » pour toucher le public d’aujourd’hui desservait l’art théâtral. Je ne suis pas d’accord.

Un auteur dramatique écrit pour être lu et entendu. Il a besoin d’un public pour donner du sens à son travail, pour faire voyager sa langue jusque dans la conscience collective. Je ne sais pas quelle est la solution à la crise du théâtre, mais je pense qu’elle doit prendre racine là, chez les dramaturges. Laissez parler les auteurs d’ici. Laissez leur langue les mener où ils ont envie d’aller. Donnez-leur plus de place.

Dans le numéro 146 de la revue Jeu qui a publié un dossier spécial sur la production Jusqu’où te mènera ta langue?, Martin Faucher écrit ceci : «les auteurs dramatiques sont des libres-penseurs qui peuvent brillamment éclairer notre nuit des temps, mais qu’on entend trop peu sur la place publique». À la fin de la représentation le dimanche 11 août, le public constitué de personnes de tous âges et de milieux divers semblait ravi. Et pourtant, il n’y avait ni explosions, ni acrobaties, ni décors spectaculaires. Il n’y avait que des mots. Des mots justes et bien livrés.

Faisons confiance aux mots.

Pour l’instant, il n’y a pas de reprises prévues de Jusqu’où te mènera ta langue?, mais vous pouvez toujours vous procurer la revue Jeu #146 en ligne. À lire : le texte de Catherine Léger Plotte à tire (particulièrement bien rendu par Éve Landry sur scène) et Deux chaises et une corde, par Jean-François Nadeau, mes numéros coups de cœur de la soirée.

– Joakim Lemieux