Crédit photo : Anise Lamontagne

Point de vue d’Edith Paré-Roy

Depuis mon coup de foudre pour Sarah Neufeld lors de sa prestation sur le toit d’Ubisoft en 2014, je suis sa carrière de près, voire de façon obsessionnelle (j’ai regardé toutes les vidéos d’elle sur YouTube, lu une vingtaine de ses entrevues, suis allée à deux autres de ses spectacles et à celui qu’elle a fait avec Colin Stetson pour leur album en duo Never Were the Way She Was en 2015). Bref, je suis une fan finie.

C’est donc sans esprit critique que je me suis rendue à la Sala Rossa le 10 avril pour entendre la violoniste et chanteuse jouer les pièces de son nouvel album The Ridge. Après une première partie… comment dire… déroutante? – Eartheater a exploré de fond en comble son registre vocal et les fonctions de son synthétiseur (pour le meilleur et pour le pire) tout en esquissant des mouvements de yoga ici et là et en partageant quelques tranches de vie entre ses chansons –, Sarah Neufeld est enfin apparue sur scène. Ouiii!

Semblant aussi heureuse d’être là que le public, la musicienne a débuté en force en interprétant avec énergie From Our Animal. Après, Stefan Schneider a ajouté au dynamisme en l’accompagnant à la batterie et au synthé MiniBrute, donnant à Chase the Bright and Burning et à The Glow un son beaucoup plus rock que sur l’album. C’est d’ailleurs bien la première fois que je vois des spectateurs faire du head banging sur du Sarah Neufeld! Ensuite, Colin Stetson est venu ajouter une couche à l’intensité en jouant du Lyricon, un instrument bizarroïde (« une espèce de chien-robot qui jappe », a commenté la violoniste). Voir Stetson souffler dans ses instruments, c’était vraiment à couper le souffle tellement il était puissant! Son talent combiné à celui de sa partenaire de scène (et de vie, soit dit en passant) a conquis le public, qui en a redemandé. The Sun Roars Into View, pièce tirée de leur album commun, comme rappel, que vouloir de plus?

Verdict post-spectacle : mon coup de foudre pour Sarah Neufeld s’est transformé en amour inconditionnel.

Point de vue de Nicolas Roy

J’aime mes vendredis rock, mes samedis pop et mes dimanches indé rythmique minimaliste. Bien servi ce weekend, merci, je vous décris moi aussi et brièvement ma veillée dominicale présentée par Suoni Per Il Popolo.

Eartheater d’abord. Dans l’œil, un athlétique grand brin de fille blonde vêtue d’un blouson d’université défraîchi, coiffée en tresse-couronne à la mode Ioulia Tymochenko, et armée d’un magnifique spécimen de guitare à tête de diable et corps translucide rouge. Dans l’oreille, un arpégiateur au démarrage, l’écho dans la nuit des temps, des réverbérations jusqu’au lendemain matin, une loop station et les borborygmes de Bélzébuth. Ni satanique, ni complètement dénué d’intérêt. On cherche par contre un fil conducteur. Les pas de yoga et l’arabesque bancale en clôture de numéro n’ont malheureusement pas révélé la piste attendue. Bonne chance madame.

Sarah Neufeld ensuite et en trois temps. Seule sur scène pour le premier morceau (From Our Animal), la violoniste donne d’emblée, par l’incessant et vigoureux mouvement de son archet sur les cordes en répétition de cellules rythmiques, un échantillon représentatif de son savoir-faire. Le poignet est gracile et souple, mais le jeu est assez musclé pour se mesurer aux attaques sans réserve de la batterie qui se fera bientôt entendre à ses côtés.

Si sur The Ridge, les percussions sont l’affaire de Jeremy Gara, elles sont du ressort en tournée de Stefan Schneider, membre notamment de Bell Orchestre. Aussi équipé d’un petit synthé agressif, le batteur n’hésite pas à cogner dur et faire crépiter les enceintes. La pièce-titre et et le morceau The Glow, notamment, gagnent en puissance sans pour autant être dénaturés. Tout baigne.

Et tout baigne encore davantage lorsqu’apparaît celui dont le Lyricon sur scène annonçait la présence. On reconnaît Colin Stetson à son souffle de paquebot caractéristique, mais on ne connaissait pas encore ce curieux synthétiseur à vent, utilisé semble-t-il pour la toute première fois en spectacle par son propriétaire. La pièce We’ve Got A Lot, plat de résistance sur l’album, où tous les ingrédients sont réunis, l’est d’autant plus en mode direct. Du trio se dégage une force brute doublée d’une grande délicatesse, sans paradoxes. Une maîtrise de l’instrument rare dans le domaine.

Mon verdict post-spectacle ? Une performance qui annonce que Sarah Neufeld ne fait que commencer à nous éblouir.