Julie Delporte est libraire à Montréal et animatrice d’une émission de radio sur la bande dessinée. Elle publie chez L’Agrume un roman graphique d’une belle force titré simplement Journal.

Tout s’ouvre sur cette citation d’Annie Ernaux : « Je me demande si je n’écris pas pour savoir si les autres n’ont pas fait ou ressenti des choses identiques, sinon, pour qu’ils trouvent normal de les ressentir. Même, qu’ils les vivent à leur tour en oubliant qu’ils les ont lues quelque part un jour. » Difficile de passer à côté de cette citation puisqu’elle questionne un aspect fondamental de la publication de tous ses écrits que l’on pourrait qualifier d’intime: pourquoi les écrire, mais surtout pourquoi les publier?

D’emblée le projet est clair : une jeune femme décortique sa rupture amoureuse sous ses crayons de couleur avec quelques phrases par page. Un discours parfois banal, parfois léger, souvent empreint d’une nostalgie du temps amoureux passé, mais toujours juste et vrai. Les dessins faussement innocents sont accompagnés de références diverses à des films, des chansons ou des livres lus “en temps réel” par l’auteure. Les entrées, toujours datées, permettent de voir l’évolution des deuils qu’apporte une rupture amoureuse et situent le lecteur temporellement. On en vient même à se demander ce que l’on faisait nous, le 29 juin 2011, lorsqu’elle commençait un nouvel emploi et qu’elle croyait qu’elle allait s’effondrer au milieu de la librairie.

On sent un besoin de comprendre la rupture, de l’intellectualiser, peut-être pour moins la ressentir, et du coup, moins la vivre. La force de Delporte reste dans sa capacité à faire ressentir tant aux lecteurs en si peu de mots. L’apport des images n’est pas à négliger, c’est seulement qu’ici les uns ne vont pas dans les autres.

Et c’est ici qu’Annie Ernaux revient en tête. Les sentiments ressentis lors d’une rupture amoureuse sont universels, d’intensités différentes, mais qui trouvent écho au plus profond de chacun. Et le fait de les écrire comme l’a fait Julie Delporte ne les rend pas plus faciles à accepter, mais pose un baume sur les blessures.

– Elizabeth Lord

Journal, Julie Delporte, L’Agrume, mai 2014, 192 pages.