Mercredi, Jon Spencer et son groupe le Blues Explosion était de passage à Montreal. Venu présenter leur nouvel et honnête album Meat and Bone, le combo blues-punk allait maltraiter ses instruments dans la plus pure tradition rock. Tradition qui, même si elle a pris de l’âge et quelques rides, reste toujours aussi saisissante.

Jon Spencer est l’un des derniers représentants d’une lignée rock’n’roll qui a fait date. Sa voix ardente et ses vociférations hurlantes en ont fait une figure très respectée dans le milieu. Depuis leurs débuts dans les années 1990, son groupe et lui se sont ainsi aisément imposés dans le cœur des rockers nostalgiques de la grande époque. Mais, après une longue parenthèse avec le blues puriste d’Heavy Trash et quelques passages mitigés sur scène sans défendre aucun nouvel opus (rééditions quand tu nous tiens), il semblait nécessaire pour Jon Spencer de remettre les pendules à l’heure.

Crânes dégarnis et rouflaquettes grisonnantes, le théâtre Corona a accueilli nombre de trentenaires ce soir-là. La première partie, Catl, lance les hostilités avec panache. Trio guitare /claviers/ batterie, Catl impose sa force bruitiste et, sous de forts accents rockabilly, dévoile des chansons à la teneur boogie pas piqué des vers. Suivra, perché sur un balcon, un homme-orchestre gominé, lanceur farfelu de bruitages pop, fifties et animales de très bon goût. L’homme, dont le garage rappelle celui du montréalais Mark Sultan, obtient les acclamations de la foule en réaction à l’énergie qu’il dispense.

Enfin, Jon Spencer déboule sur scène en pantalon moulant et chemise de croque mort sur les os. Sitôt les guitares banchées, le blues-rock déviant de JSBX impose ses secousses et son bourdonnement menaçant. Les nouvelles chansons (« Black Mold », « Bag of Bones ») crachent dans les enceintes et se taillent une belle place dans la chair d’une belle discographie. Comme le décline le concept de Meat and Bone (la carcasse du rock en question), le Blues Explosion n’a en réalité qu’une mission : gratter son rock jusqu’à l’os. La rythmique, pleine de breaks, demeure donc solide comme de vieux os et les saillies toujours aussi cinglantes.

Pendant ce temps, Jon Spencer harangue la foule (peu réceptive), lance des cris infernaux dans l’auditoire et en vient même à magnétiser son bâton électrique. La nouvelle perle « Danger » et ses échos blues bouillonnants rappellera elle les Flamin’ Groovies à leur meilleur. Peu de chansons de l’album culte Damage (2004) seront jouées, mais la plupart des bombes lancées ce soir-là, le seront avec une rage non feinte. Et si ce fracas ne se prête à aucune sorte de danse, c’est sans doute parce que Jon Spencer refuse de prendre le train moderne, et qu’il est bien plus disposé à visiter l’ensemble des wagons d’un rock primitif qu’il chérit. Au terme d’un show court, carré et intense, ce malgré une chute de Jon Spencer à priori pas au programme, c’est bien avec le sentiment d’avoir vu passer sous nos yeux le dernier train d’une belle histoire, que l’on repartira les os limés et les tympans à vif. Comme heureux d’avoir festoyé en enfer.

– Romain Genissel