Erysichthon (Cabin), 2015 – intérieur. Crédit photo : René-Maxime Parent

Le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) présente la première grande exposition muséale au Canada de l’artiste Jon Rafman du 20 juin au 13 septembre, s’intitulant : Jon Rafman. L’œuvre n’est pas évidente à saisir dans son ensemble, même si elle prend la forme d’un espace tiers dont la structure est accessible à tous les visiteurs. Cette démarche artistique se situe en marge des mondes matériels et virtuels afin de les mettre en perspective.

Interdisciplinaire, l’artiste ne nous sert pas un « melting pot » d’installations, de vidéos et de photographies. Ce titulaire d’un baccalauréat en Philosophie et littérature de l’Université McGill expose plutôt une matérialité qui échappe à l’écrit. On dirait un complément à ses réflexions, une sorte de banque de données à expérimenter sur place en chair et en os. Ce serait un raccourci de l’analyser en se référant à des essais qui abordent la même réalité, La Société du spectacle de Guy Debord par exemple, car on n’atteindrait pas le point de vue approprié pour saisir cette œuvre matérielle.

L’exposition au MAC occupe une petite superficie malgré la surcharge d’informations visuelles. À force de faire des allers-retours dans cet espace, de s’asseoir dans les installations pour visionner les montages vidéos d’images tirées d’internet, on ressent une sorte de nausée. Pas au niveau de l’estomac, cela se passe au niveau de la psyché. À déambuler dans ce lieu, on a l’impression d’incarner un enfant qui a joué pendant trop longtemps avec sa console de jeux vidéos sans avoir pris l’air de la journée. Ou bien, d’avoir été traîné par ses parents tout l’après-midi dans des magasins à grande surface sans fenêtres pour magasiner le nouveau mobilier du salon.

Erysichthon (Cabin), 2015 - extérieur. Crédit photo : René-Maxime Parent.

Erysichthon (Cabin), 2015 – extérieur. Crédit photo : René-Maxime Parent.

1980

Jon Rafman est né en 1981 à Montréal, juste après l’invention du premier ordinateur personnel, au moment où la crise économique faisait prendre conscience à la société de sa dépendance au pétrole. L’artiste a visiblement été marqué par l’apparition de cette intelligence artificielle dans tous les foyers modelés jusqu’ici par l’industrie pétrochimique. L’économiste essayiste Jeremy Rifkin qualifie cette période de deuxième révolution industrielle qui a permis l’avènement de la banlieue. D’ailleurs, l’artiste fait référence au design haut de gamme du début des années 1980 et à l’ameublement vernaculaire en banlieue des années 1960 et 1970.

Rafman décore le lieu d’exposition avec deux séries d’œuvres en deux dimensions. You Are Standing in an Open Field superpose un désordre d’objets du quotidien sur des peintures classiques en arrière-plan. Afin de sceller ce chevauchement de cultures mineures et majeures, il a appliqué une couche de résine transparente qui renvoie un aspect grossièrement laqué.

New Age Demanded consiste en des impressions à jet d’encre, de l’encre pigmentée avec la qualité d’archives. Ces images arborent des sculptures semblables à celles des trois décennies 1960-70-80 qui n’avaient pour fonction que d’agencer le retour aux formes géométriques de l’époque dans le design, la mode vestimentaire et l’architecture. Ces images suspendues ajoutent une stature à l’état de veille dans lequel il nous enferme par des matériaux synthétiques.

Enjeux

« Plus précisément, Rafman se demande comment il se fait que, comme société, nous ayons établi un nouvel ordre technologique qui est basé sur un idéal utopiste, pour ensuite discréditer en bloc toutes les utopies comme principes organisateurs de nos sociétés », rapporte le conservateur du MAC, Mark Lanctôt. L’artiste répond à cette interrogation quasi spirituelle, voir totalitaire, par une pratique artistique multiforme et rapidement changeante qui n’est pas définie par des étapes et des périodes précises, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une condensation de nombreux intérêts dans des œuvres individuelles dont il varie l’accent en conséquence, explicite Mark Lanctôt.

Avec l’installation Remember Carthage / A Man Digging (Temple), 2015, l’artiste s’intéresse au cas du joueur de jeux vidéo directement concerné par cette réalité. Habituellement, le joueur de jeux vidéo contrôle son personnage et ne se préoccupe pas des conséquences de son action puisqu’il tient pour acquis que ce monde virtuel est faux. Le monde virtuel devient une décharge. En privant le joueur de son clavier, « joystick », manette ou autre, le visiteur devient un spectateur en marge de la structure.  À l’écran, on recrée l’Orient d’après des images de jeux vidéo. Une « Arabie » autant accessible qu’inexistante dans le temps et dans l’espace. Seule la violence véhiculée par les images tisse un repère. En fait, l’artiste nous montre ce qu’on absorbe à notre insu quand on se trouve dans le feu de l’action.

Détail de l'exposition. Crédit photo : René-Maxime Parent.

Détail de l’exposition. Crédit photo : René-Maxime Parent.

En somme, il est plus facile de cerner le tiers espace matérialisé par Jon Rafman lors de son exposition au MAC par sa biographie et son curriculum vitae. Il scinde la globalité en un monde matériel et un monde virtuel afin de créer une grille d’analyse ou un avatar pour traiter une réalité qui semble nous échapper sous sa forme globale. Serait-ce une ébauche d’un éventuel code d’éthique d’internet?

René-Maxime Parent

Jon Rafman de Jon Rafman est exposé au Musée d’art contemporain de Montréal jusqu’au 13 septembre 2015.