L’univers particulier de l’écrivaine japonaise Yôko Ogawa (L’annulaire, Le Petit Joueur d’échecs) se laisse doucement savourer dans son étrangeté, se démarquant par son souffle poétique qui nous berce entre deux eaux, par ses chutes qui nous plongent chaque fois dans l’incertitude.

Son dernier recueil, Jeune fille à l’ouvrage, composé de dix courtes nouvelles, présente des figures délicates, perdues ou déstabilisées, alors qu’une fissure, parfois à peine perceptible, s’ouvre dans leur quotidien. Y sont capturés des petits moments où la routine et les rituels des personnages se dérèglent,  où le réel et le temps semblent s’évanouir, leur permettant d’entrevoir un pan secret de l’existence. On s’y tient toujours sur un seuil, un lieu intermédiaire, entre ce qui est et ce qui n’est plus.

L’écrivaine navigue habilement d’un niveau à l’autre, même si les nouvelles ne sont pas de force et d’intensité égales. La plupart d’entre elles, telles qu’« Aria », « Transit », « Le concours de beauté » et « Jeune fille à l’ouvrage », jouent sur une riche palette émotionnelle. Les souvenirs auxquels se raccrochent les narrateurs les conduisent à poser un regard différent sur la vie et la mort, le temps qui passe et les liens familiaux, observant le présent de manière décalée.

D’autres comme « L’encyclopédie », « Ce qui brûle au fond de la forêt », « Morceaux de cake » et « L’univers du nettoyage de la maison », nous amènent leur lot d’insolite et d’êtres étranges : une maîtresse obnubilée par la vie des parasites qui voudrait se fondre dans son amant, un homme évoluant dans un monde sans temporalité, une vieille femme dont l’esprit a été remplacé par celui d’une princesse étrangère, un nettoyeur qui doit faire disparaître la moindre tache, etc. Certaines nouvelles encore, comme « La crise du troisième mardi » et « L’autopsie de la girafe », dépeignent des rencontres fortuites qui se nouent autour d’une disparition.

Ogawa à l’ouvrage

Dans la nouvelle éponyme, un homme qui rend visite à sa mère malade dans un hôpital retrouve une amie d’enfance, qu’il reconnaît à sa façon de broder. Le souvenir vif de la jeune fille qu’elle était à douze ans et les morts qui eurent lieu l’été de leur première rencontre semblent relier subtilement sa réapparition soudaine dans la vie du narrateur avec l’imminence de la perte. Ce texte donne aussi le ton au recueil en offrant un aperçu de l’ambiance ambiguë qui teinte l’œuvre et de son pouvoir de suggestion. Le travail patient de la brodeuse, son art recelant des mystères pour celui qui l’observe, reflète aussi celui de l’écrivaine :

« Assise avec légèreté sur une chaise de la terrasse, le dos rond, elle remuait les doigts avec vivacité. Mais je n’avais pas tout de suite compris qu’il s’agissait de broderie. Au début, j’avais cru qu’avec son aiguille elle transperçait l’un après l’autre de minuscules insectes. Cela m’était apparu comme un jeu cruel teinté de secret. »

Cet extrait décrit bien la pratique d’Ogawa qui brode entre deux mondes, ainsi que sa liberté de filer avec l’imaginaire donnant l’impression que le réel est toujours prêt à basculer dans le fantastique ou l’horreur.

Marise Belletête

Jeune fille à l’ouvrage, Yôko Ogawa, Actes Sud, 2016.