Autrice de deux recueils de poésie et d’un essai, Virginie Francoeur signe avec Jelly Bean son premier roman. Un pari réussi pour la primo-romancière. Paru chez Druide le 5 septembre, l’ouvrage de 176 pages présente un style qui n’a pas la langue dans sa poche et qui démontre une excellente maîtrise de la narration et des dialogues. Jelly Bean est un roman à l’oralité forte, déployée de tous sens tous côtés avec humour, justesse et, surtout, beaucoup d’humanité.

La jelly bean comme symbole de l’enfance persistante

Ophélie suit Sandra partout comme un petit chien de poche. Ou plutôt comme un timinou, comme son amie la surnomme. Depuis le secondaire, elles sont BFF. La belle, parfaite et plantureuse Sandra à qui elle veut tant ressembler, elle qui a des seins trop petits et des jambes trop maigres, amène Ophélie bien loin du monde ouaté où elle a été élevée. Éduquée chez les bonnes sœurs et engluée de culture à la maison, Ophélie n’en peut plus d’être la parfaite fille sage qui se fait harceler à l’école. Elle décroche et prend un emploi de serveuse au sexbar où Sandra danse nue. Là, elle voit enfin le regard des hommes se poser sur elle. Puis, elle peut toujours compter sur sa Sandra pour l’emmener au bout du monde et lui faire découvrir la vie.

Sauf que pendant que son amie offre des pipes en extra aux clients dans les cabines, Ophélie dort encore avec son ours en peluche qu’elle trimbale même à l’hôtel. Ophélie, c’est la petite fille naïve qui a décidé de vieillir tout d’un coup, mais qui se drogue aux « bonbons » et place une confiance aveugle en sa meilleure amie qu’elle admire trop. Les deux filles carburent aux comprimés d’ecstasy qu’elles appellent « jelly beans » :

Combien de jelly beans avalées hier? Aucune idée! Maudites pilules bleues en forme de cœur. Sandra m’en place une dans la bouche chaque matin, en guise de communion, avant que je dessille les yeux. Impossible d’en faire le calcul. Sandra appelle ça des jelly beans, ça fait moins junkie. 

La poésie pour faire fleurir même le vulgaire

On sent la verve poétique de l’autrice dans sa plume de romancière. Jelly Bean est un roman qui sonne. Les personnages ont tous une voix singulière qui les distingue les uns des autres. On les entend dans les nombreux dialogues dont est parsemé le récit. Roman oral, plutôt choral (sans changement de point de vue), ce livre de Virginie Francoeur charme les yeux autant que les oreilles. Sandra massacre les chansons, prononce mal ses mots et ne connaît rien aux euphémismes. Ophélie emploie une syntaxe et un vocabulaire qui trahissent continuellement ses origines culturelles, même quand elle se relâche. Puis, Djamila, leur amie qui ne fréquente que les hautes sphères, s’exprime toujours de façon à avoir de la classe.

Je suis la toune et Sandra, ma toutoune en or, se contorsionne le G-string sur la piste de danse. Moi-même jukebox, hit mondial dans la tête, les bras, les jambes… tout mon corps! Ophélie démène son train d’enfer, le volume au boutte entre les oreilles. Complètement buzzée, folle furieuse. Fuck! Trop, c’est trop, mais pas encore assez! Les solos de guitare me traversent les os. Sandra se trémousse, charnelle sensuelle belle à bouffer dans le gras des hanches. Une symphonie de chair, fleur de peau, juste pour nous, univers en transe sans fin ni rien. Ça buzze en masse! Tout m’entraîne dans un flou rire à tue-tête : rire aux larmes, rire fou. Ça va-tu finir?

Un livre qui plaira aux amoureux des mots autant qu’à ceux qui aiment se faire bousculer par des sujets-chocs. Bien que narré avec une certaine naïveté, Jelly Bean nous plonge dans un univers cru et dur. Le livre offre à la fois une ode à l’amitié et une incursion brutale dans le monde choisi du sexe et de la drogue. Il nous frappe d’autant plus qu’il ne fait jamais la morale. Il fait ressentir.

– Christine Turgeon

Jelly Bean, Virginie Francoeur, Druide, 2018.

BABILLARD : Un événement à annoncer? Une formation dans le milieu culturel à faire découvrir? Envie de jammer avec des artistes de feu? Une offre d’emploi? Un autre truc à partager? C’est ici que ça se passe, maintenant, pour partager avec les lecteurs des Méconnus! Abonnez-vous à notre infolettre ici.

À DÉCOUVRIR AUSSI :