Marie-Ève Comtois explore dans Je te trouve belle mon homme l’association d’idées comme génératrice d’images poétiques. Son recueil est composé de paragraphes faisant la belle part au coq à l’âne : «  Ma planète de cerfs-volants, je te trouve belle mon homme. Ta veste verte et ton chandail rose, colombe essentielle. Peace, Bleu velvet, clôture de rouge à lèvres. Je vis dans un monde extraordinaire. » À partir d’une impression initiale, d’une observation, les textes de Comtois se déploient en un réseau de sens qui s’opacifie de plus en plus à mesure que les phrases se succèdent. Alors qu’on croit saisir, au détour d’un nom de marque connue ou d’une impression familière, le fragile fil d’Ariane dans l’écheveau des phrases, voilà qu’un référent plus obscur vient tout défaire : « Mon chou va chez Maxi cet après-midi, les brocolis en spécial. Es-tu sûr que ton four est éteint avant de partir ? La première place, tu la voudrais dans le désert sur un chameau. »

Les changements brusques qui agitent l’énonciation, que ce soit au niveau des registres de discours, du destinataire ou des sujets abordés, brouillent à peu près tous les repères sur lesquels pourrait compter la lecture, qui prend alors les allures d’un rodéo. C’est que le recueil de Comtois nous renvoie à notre état de perpétuelle disjonction cérébrale, qui préside au fractionnement de nos énergies intellectuelles, dont des pratiques aussi familières que le multitasking, la lecture en diagonale ou la procrastination concrétisent la nuisance dans nos existences branchées. La poétesse nous fait la preuve de l’émiettement de nos consciences postmodernes à travers la violence sémantique à laquelle elle soumet son écriture : « Trop de choses à voir, besoin de repos mais combattre l’énergie pas facile à chaque jour. Je fais de mon mieux, dans une société techno bio santé d’enfer poutine à minuit pas déjeuné le matin aller travailler courir. Arriver en retard à l’avance jamais le juste milieu, folie arborescente. »

Je te trouve belle mon homme transpire la volonté de provocation par son obstination à rendre vaine toute compréhension émanant d’une lecture, peut-être parce que justement, dans le monde évoqué par la poétesse, celle-ci n’est plus possible. Tout glisse, rien ne prend prise dans la mémoire, rien ne marque, ou si peu, car il y a de belles trouvailles dans le fouillis. Malheureusement, cela a pour effet d’exaspérer le lecteur de bonne foi plutôt que de réellement l’interpeller. La démonstration porte fruits, puisqu’on reconnaît notre époque et qu’on s’en désole, mais est-il vraiment nécessaire d’étendre sa stérilité sur l’ensemble d’un recueil ?

Évidemment, d’aucuns pourraient pousser le bouchon et évoquer la réalité subversive de l’entreprise, et l’assimiler à une espèce de trollage poétique dans le style des Occidentales de Maggie Roussel, telle que l’avait défini Mathieu Arsenault dans sa postface. Dans tous les cas, un même diagnostic : dans cette enflure du présent, où la création prend des allures de parasitage, il y a un lendemain et, a fortiori, pour l’espoir. Laissons les dupes qui s’y accrochent encore s’acheter des billets de loterie. Les lucides, eux, ont les rieurs de leur côté. Dixit Comtois, nous vivons vraiment dans un monde extraordinaire.

– Hugo Beauchemin-Lachapelle

Je te trouve belle mon homme, Marie-Ève Comtois, Écrits des Forges, 2012