Crédit photo : Sophie Gagnon Bergeron

Anne Martine Parent nous livre son premier recueil de poésie avec Je ne suis pas celle que vous croyez publié dernièrement aux Éditions La Peuplade. À la lecture, on rencontre une voix de femme qui trace les poèmes entre les blancs pour réussir à traverser les deuils, puis à exister parmi les disparitions. Ici, les temporalités sont disjointes et le sable menace sans cesse de se retrouver dans la bouche de celle qui cherche à fouiller sa langue. L’auteure a accepté de nous en dire davantage sur le processus de création qui accompagne ses poèmes.

Q.1   Dans Je ne suis pas celle que vous croyez, le sujet poétique est observé par des yeux brillants, une mouche morte, une foule aux paupières lourdes. Quelle place occupe le regard dans ton travail poétique ?

R .1   L’important, je crois, ce n’est pas le regard en lui-même, mais le fait d’être regardé ou pas, c’est-à-dire d’exister ou pas. Et la difficulté, aussi, de soutenir certains regards. C’est le regard de l’autre, des autres, qui nous fait exister, mais d’une manière qui peut être contraignante et c’est parfois uniquement à l’abri des regards que certaines parties de nous, plus secrètes, peuvent émerger. Il y a donc quelque chose de contradictoire que j’avais envie d’explorer.

Q.2   « Il est trop tard pour fuir / il fallait suivre les cris des oies / des outardes » ; les oies côtoient également les chevreuils dans ton recueil. Que représentent ces animaux sujets à la fuite ?

R.2   Les oies et les outardes sont en effet des animaux qui fuient – sans que cela soit quelque chose de négatif, sauf pour celle qui est laissée derrière (le « je » dans le recueil) et qui aimerait avoir la possibilité de la fuite. Si le chevreuil est un animal qui fuit devant le danger, ce n’est pas cet aspect qui est activé dans le recueil pour moi (mais ça produit peut-être cet effet à la lecture). Dans le recueil, le chevreuil est immobile; il est une image de puissance, de force, de stabilité. J’ai envie de dire qu’il est enraciné et en même temps, ses bois se dressent vers le ciel.

Q.3    Le « je » tend à se perdre dans le sable qui s’écoule à l’intérieur du sablier et habite un espace où les choses avortent. Dans quel temps se situe le « je » de ta poésie ?

R.3    Le « je » habite un temps mélancolique, le temps des choses et des êtres disparus. Mais il sait qu’il ne peut y demeurer indéfiniment, qu’il doit quitter ce temps, laisser le passé derrière et accepter d’entrer dans un autre temps, celui de la vie. C’est là le défi pour la femme que recouvre ce « je » : elle a du mal à faire ses deuils (deuil de l’enfance, deuil d’êtres chers) et est constamment déchirée entre la mélancolie et une vie qui serait tournée vers l’avenir. 

Q.4   Bien que le recueil évolue étroitement avec quelques fantômes, un certain espoir subsiste dans l’altérité, notamment avec les souvenirs d’enfance et à la fin du recueil. Pourrais-tu développer sur ce sujet?

R.4    L’image de la fin, celle de l’horizon qui se déplie, c’est précisément l’image d’un temps qui n’est plus uniquement mélancolique; le « je » n’est plus enfermé dans sa mélancolie. L’horizon déploie de nouvelles possibilités et un autre rapport au temps. Ça ne veut pas pour autant dire que les fantômes sont oubliés ou laissés derrière. Quant aux souvenirs d’enfance, leur transformation en images permet de les rendre moins douloureux et ouvre un espace où le « je » peut respirer, où les souvenirs ne menacent plus de l’étouffer (comme le sable dans la bouche).

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Extrait :

« Que reste-t-il de moi
un œil, une main
une ombre
comme de l’encre
éclaboussée
sur la poitrine d’un chevreuil. »

 

 

 

 

Vanessa Courville

Je ne suis pas celle que vous croyez, Anne Martine Parent, La Peuplade, 2016.