Un livre sur l’intimidation… On a tellement entendu ce mot-là ces derniers temps que je ne savais pas trop quoi attendre de la lecture de Jane le renard et moi. Force est d’admettre qu’on peut encore traiter de l’intimidation de façon pertinente lorsqu’on s’y prend avec autant d’élégance, de retenue et d’intelligence. Chapeau bas aux deux auteures qui commettent ici leur première BD  : Isabelle Arsenault, connue pour ses illustrations jeunesse et la prolifique dramaturge Fanny Britt.

Le « moi » de Jane le renard et moi, c’est la jeune Hélène qui est devenue, sans véritable raison, la tête de Turc de sa classe de cinquième. On dit d’elle qu’elle est grosse, qu’elle pue, qu’elle est moche et à force de se le faire répéter constamment, Hélène a fini par y croire. Alors, elle ne parle pas, elle dérobe sans cesse son regard à celui des autres, mais surtout, elle fuit dans Jane Eyre de Charlotte Brontë. Lors d’un voyage avec sa classe dans un camp en forêt, elle se retrouve plus seule que jamais, entourée de toutes ses intimidatrices.

Le livre happe tout de suite le lecteur par son graphisme renversant : un noir et blanc parfaitement maîtrisé qui mélange l’esthétique du croquis au plomb, du lavis, du crayon de bois et du fusain. Le tout réussit parfaitement à transmettre la mélancolie très nuancée de l’héroïne. La narration est toujours très juste et très subtile : même si elle suscite souvent l’émotion, elle ne s’appuie jamais sur des effets faciles ou sur un pathos habituellement attendu dans une histoire sur l’intimidation. Le texte surprend par son réalisme et par son attachement au quotidien, particulièrement à tous les petits détails qui constituent la vie d’Hélène et de sa famille. L’histoire de Jane Eyre, relayée à plusieurs reprises par Hélène, contamine adroitement la trame principale du livre et y ajoute plus de richesse encore.

Hélène est une fillette crédible à la psychologie complexe qui s’exprime cependant dans une langue simple et de son âge. On lit parfois Jane le renard et moi comme un long poème, autant à cause de la disposition du texte sur les pages que par le rythme et le découpage des phrases : « Passé minuit donc./ Les yeux rouges les cheveux pris dans ses bobépines dépareillées / le huitième café noir refroidi sur la laveuse / dans la salle de lavage grande comme ma main / qu’on appelle la salle de couture / parce que c’est plus encourageant. » La poésie passe souvent aussi par le dessin, notamment les grandes illustrations muettes qui n’ont pas besoin d’explications pour être très évocatrices. L’utilisation discrète de la couleur signale chaque éclaircissement dans la vie plutôt grise d’Hélène : ses lectures de Jane Eyre et sa rencontre avec le renard par exemple.

On ressort de Jane le renard et moi tout chiffonné, un peu triste peut-être, mais avec l’esquisse d’un sourire. Assurément l’une des meilleures bandes dessinées québécoises de cette année.

– Émile Dupré

Jane le renard et moi

De Fanny Britt et Isabelle Arsenault

101 p. La Pastèque