Dans son court essai James Bond encore, Frédéric Julien s’intéresse à la figure de James Bond, promu au rang de mythe par son universalité et son omniprésence, parmi les Œdipe de ce monde. La mythalanyse, ou mythocritique, cette discipline qui étudie les textes à la lumière de leur héritage mythique, retrace l’évolution des grands mythes qui obsèdent l’être humain depuis qu’il s’est mis à penser et cherche à en identifier les incarnations modernes, adaptées à notre situation historique particulière. Elle s’inspire d’auteurs comme C.G. Jung, Joseph Campbell et Mircea Éliade.

Julien propose donc de marcher dans les pas d’Umberto Eco et de s’intéresser au fameux agent 007, devenu, selon lui, « le premier mythe moderne véritablement planétaire ». Il explique cette universalisation du personnage par sa plasticité, sa dimension paradoxale et, surtout, ses qualités et caractéristiques empruntées à d’autres figures mythiques (Ulysse, Hermès, Thésée, etc.) que le public reconnaît sans nécessairement en être conscient. Ces archétypes, pour reprendre le lexique jungien, seraient des images primordiales bien ancrées dans l’inconscient collectif, et représenteraient différentes facettes de la psyché humaine. Ainsi, Bond prend tour à tour les rôles de demi-dieu, d’aventurier, de guerrier, de chevalier, etc.

Il est possible de lire presque tous les récits bondiens d’après le monomythe élaboré par Joseph Campbell dans Le héros aux mille et un visages : le héros passe par différentes épreuves symboliques et revient changé par son aventure, plus sage et plus mature. La succession des épreuves (l’appel à l’aventure, la rencontre avec la déesse, la confrontation avec le dragon, la descente aux enfers, etc.) se répète chaque fois, sa structure étant dissimulée par l’exotisme et la variété des décors, des personnages ou des missions. Bond se renouvelle constamment, sans changer vraiment. De plus, dans son cas particulier, il ne parvient jamais vraiment au bout de son voyage initiatique; il revient toujours à son point de départ. Il n’évolue pas.

D’une certaine façon, Bond échappe au temps et à la mort, lui qui ne cesse de se sortir in extremis des situations les plus invraisemblables, d’échapper à la torture et de revenir sur nos écrans, incarnés par différents acteurs lorsque le précédent perd son intérêt. De plus, son permis de tuer lui octroie l’ultime pouvoir divin, celui de décider qui vivra ou mourra. Il donne la mort, mais aussi l’amour : ses nombreuses conquêtes féminines, qui ne laissent pas plus de traces en lui que chacun de ses meurtres, témoignent d’une vigueur sexuelle inextinguible, que l’on peut aussi associer à la longévité du héros dans les bonnes grâces du public. Son rapport aux femmes évolue avec le temps (Dieu merci), et le Bond le plus récent se permet même de faire référence à de possibles relations homosexuelles, signe que le mythe continue d’évoluer.

Comparé tour à tour à Samson, Jésus, Dionysos, Héraclès, la figure trickster, Éros,  Don Juan, etc., Bond peut s’inscrire, par une facette ou l’autre de sa personnalité, dans la lignée de ces grands personnages. De l’un, il reproduit la vigueur sexuelle; de l’autre, la capacité de s’extirper des situations les plus périlleuses; etc. C’est ainsi qu’à la longue, on perd de vue le projet de l’auteur, qui était de montrer en quoi Bond était devenu un mythe pertinent pour mieux comprendre le monde moderne : « Les mythes modernes ne fondent rien, n’instaurent rien, n’expliquent rien. S’ils ne fournissent pas de signification au monde ou à la vie, ils peuvent en contrepartie servir de modèles et concrétiser – donc symboliser – nos aspirations et nos doutes ».

Les mythes rempliraient une « case vide de notre imaginaire ». Or, au lieu d’interpréter la case que remplirait James Bond dans l’imaginaire contemporain, l’auteur nous présente un catalogue des qualités de l’agent 007, qu’il rattache à celles d’autres personnages mythiques. Sans plus. Le tout n’est pas inintéressant, mais trop descriptif. Malheureusement, on referme le livre en se disant « Ouin, pis? »

Antonin Marquis

James Bond encore : pour une mythanalyse de l’agent 007, Frédéric Julien, Poètes de brousse, coll. « Essai libre », 2015.