Crédit photo : David Ospina

Au Jamais Lu, ces premières lectures sont des sauts à l’eau pour les auteurs. Des explorations créatives. La pièce Regards amoureux de garçons altérés, dont le titre laisse pressentir déjà la poésie, est une confession sombre d’un lieu d’où on ne revient que péniblement.

Un homme se réveille dans une chambre, la 158. Le genre de réveil où tout autour et en dedans de soi ressemble à Hiroshima. On entre dans ce récit par une fin brumeuse et on remonte le fil des souvenirs enclavés entre une déchéance assumée et un deuil amoureux. Éric Noël, auteur et interprète de la pièce, laisse couler le flot d’un long poème aux bouts consumés où l’amour est plus souvent synonyme de douleur, accueillie volontairement. Ce texte nous ouvre la porte sur une grande noirceur qui débute avec la rencontre avec Manu. Le personnage est piégé dans un amour artificiel, fabriqué à coups de drogues, de silences et de verres brisés. Il cesse de s’appartenir à partir du moment où il décide devenir une des images de Manu dont l’appartement est rempli de miroirs, de reflets qui semblent lui échapper parfois. Manu ne s’appartient pas non plus. Loin de là.

L’homme innomé se défait de lui-même, abdiquant dans la drogue et le sexe. Tournant en rond dans des questionnements identitaires, le regard de l’autre reste tout de même le plus fort. Cet autre – Manu, amants, junkies, le sexe sans limite – le pousse à vouloir disparaître, se déposséder de son corps. Ce récit est la somme des morceaux éparpillés dans un délire de 60 heures. C’est une parole amère qu’Éric Noël interprète froidement, il n’y a que le regard qui tremble parfois. On entre dans un univers dont les détails, soigneusement mis de l’avant, ne nous échappent pas. C’est un texte intime comme le dit l’acteur, qui se rapproche plus de la littérature que du théâtre, tout en ayant une portée intense sur scène.

Les mots se bousculent et tout s’enchaine, jusqu’à ce réveil dans la chambre 158, jusqu’à un point de non retour. Le personnage prend conscience de l’urgence et en même temps de la banalité de cet instant. La dérive est-elle vraiment terminée, peut-on se demander à la fin de la lecture ? Oui, ce texte parle d’appartenance ou plutôt du refus de s’appartenir car c’est là que réside le vrai courage. Courage que l’on masque souvent sous des subterfuges.

Rose Carine H.

Ces regards amoureux des garçons altérés d’Éric Noël a été présenté Aux Écuries dans le cadre du 14e Jamais Lu.