Sur la photo : Ève Landry. Crédit : Valérie Remise

Cinq filles sur scène avec du gros sur le cœur. Elles ont une fureur sourde collée au corps et la recrachent sans mesure. On ressort malmené d’une pièce telle que J’accuse, écrite par Annick Lefebvre et mise en scène par Sylvain Bélanger. Ses mots nous prennent en otage et chamboulent notre contenance.

La prise de parole féminine à travers les monologues d’Eve Landry, de Catherine Trudeau, d’Alice Pascual, de Debbie Lynch-White et de Léane Labrèche-Dor rompt la digue sur des silences qui la cannibalisent. Elles incarnent une fissure à travers laquelle la colère se fraie un passage, avec en toile de fond un quotidien de filles ordinaires. Portrait de génération, dit Annick Lefebvre. Une qui a les épaules lourdes de frustrations autant personnelles que professionnelles.

Eve Landry est celle qui encaisse. Elle vend des bas de nylon dès l’aube à des « femmes paniquées qui cognent avec crise de nerfs incontrôlable, syndrome prémenstruel évident ». Coincée derrière son comptoir, elle encaisse le regard, le jugement, le démolissage d’estime. Catherine Trudeau campe celle qui agresse, patronne d’une PME, l’ambitieuse qui tient des propos extrêmes mais qui « a le courage d’exposer sincèrement ce qu’elle ressent ».

Isabelle Boulay est citée plus d’une fois dans cette pièce et plus encore dans la tirade de Debbie Lynch-White, celle qui adule. Vouant un amour maladif à la chanteuse, elle interpelle l’auteure, lui renvoie son jugement. Son adoration est son exutoire. Alice Pascual est celle qui intègre (la culture québécoise travers son cinéma) et qui cherche à s’intégrer. Elle lance un cri d’amour non au peuple, mais aux personnes. Léane Labrèche-Dor est celle qui aime. Ce personnage est un baume, même dans sa manière inadéquate d’aimer.

J’accuse est une œuvre engagée, actuelle, féministe qui se penche sur le rôle du travail dans nos prises de positions, nos luttes et notre réflexion. Ces tableaux nous plongent dans un intérieur intime et reconnaissable. Innommées, elles incarnent des états, des désirs, des aspirations. Elles nous incarnent.

Et elles accusent qui ? Non pas les personnalités ciblées dans la pièce, ni les instances gouvernementales. Comme le souligne Annick Lefebvre, il ne faut pas chercher ailleurs le bouc émissaire. Il est celui qui nous regarde dans le miroir tous les matins. L’inertie, la soumission, les petites lâchetés viennent de nos choix. On a le choix de se taire jusqu’à en exploser. C’est une parole en survivance et en sursis, car elle reste fragile, teintée de doute. On ne sort pas indemne de J’accuse car nos silences se font de plus en plus bruyants.

Rose Carine H.

J’accuse est présentée au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 9 mai. Pour tous les détails, c’est ici.