Fugueuse à TVA ; Invisibles à La Licorne. Le thème commun? Des adolescentes en fugue. Si la série de l’heure cible essentiellement des jeunes femmes séduites et « enrôlées » dans le réseau de la prostitution, la pièce de Guillaume Lapierre-Desnoyers, elle, vise des adolescentes aux prises avec une pulsion de liberté. En codiffusion avec La Manufacture, cette production de Stuko-Théâtre met en scène Noémie O’Farrell dans le rôle titre. Retour.

La jeune actrice au physique juvénile campe Chloé, une adolescente de 15 ans qui méprise sa mère. Constamment en réaction face à cette mère pourtant aimante et protectrice, l’adolescente décide de traverser la frontière américaine. À la manière d’un Thelma et Louise, Chloé rencontre Stacy (Alice Moreault), une fugueuse avec beaucoup plus d’expérience qu’elle derrière la cravate. Deux histoires évoluent en parallèle : le périple des filles et l’enquête d’un policier (Steve Laplante) confronté à une mère désemparée (Josée Deschênes).

Pourquoi Invisibles?

Passé la frontière, ces femmes diminuent leurs chances d’être retrouvées par les enquêteurs. Elles deviennent des êtres marginalisés, quémandant pour un peu de nourriture ou pour un lift entre deux trucks stop. Comme des sans-abris en mode survie, elles ne sont pas ou peu dans le regard des gens. Invisibles, ce sont aussi celles qui disparaissent dans des circonstances mystérieuses. Celles dont le corps méconnaissable criblé de fractures multiples, sous-vêtements déchirés gisent au fond d’un fossé. Un scénario d’horreur, oui. Une torture pour l’imagination d’une mère. Une image indélébile dans l’esprit d’un enquêteur. Une peur constante pour une fugueuse.

Vous voulez identifier un corps pas identifiable, c’est ça? Quoi y’a plus de visage ou il lui manque des morceaux […] j’ai pas besoin qu’on me cache la vérité brutale, je le sais déjà qu’on vit dans un monde de marde. […] Si ma fille est tellement décomposée, brisée, humiliée, piétinée que ça vous prend un test d’ADN pour être certain que c’est elle, vous devez me le dire. »

Le texte de Guillaume Lapierre-Desnoyers est sans contredit la force de la pièce Invisibles. C’est une écriture imagée, poétique et incisive. Il trace le portrait de deux adolescentes irrévérencieuses, frondeuses et déterminées. Les dialogues sont d’une justesse implacable. Que ce soit les altercations entre Chloé et sa mère, le rejet de l’autorité particulière à l’adolescence ou la révolte face à l’amour candide d’une mère. Noémie O’Farrell incarne une Chloé dont le désir de liberté égocentrique s’exprime par la méchanceté et une férocité à l’égard de sa mère. D’ailleurs, pour nuire à l’enquête, elle détruit les photos récentes d’elle-même laissant à sa mère « la culpabilité de ne pas se rappeler de [son] visage ». Assez horrible!

À la manière d’un roman policier

Tout au long de la pièce, on appréhende une découverte macabre. L’ambiance sonore est angoissante. Les kilomètres d’autoroute parcourus, les nuits interrompues par les multiples arrêts des camionneurs dans les haltes routières. La suspicion maladive à l’égard des chauffeurs, même ceux en apparence gentils. Appréhender la faim. Devoir chercher constamment des techniques pour se nourrir. Même avec une mise en scène épurée, le texte est tellement puissant qu’on arpente nous-mêmes ces autoroutes sinueuses, ce froid glacial en plein hiver, cette peur viscérale.

La mise en scène d’Édith Patenaude mise sur la proximité entre le public et les acteurs. Le texte, matière première, est mis de l’avant. Les acteurs déclament leurs répliques face au public, à l’exception de quelques scènes, dont celle entre l’enquêteur et la mère (citée plus haut), où la tension est palpable entre les deux protagonistes. Le public assiste à l’histoire d’une disparition échelonnée sur quatre années. Ainsi, il ne s’agit plus d’une nouvelle spectaculaire en gros titres dans les journaux, mais de ce temps vicieux et dévastateur qui s’écoule. On vit le quotidien de cette mère anéantie, dont la santé physique et mentale décline. Le quotidien d’un enquêteur victime d’une déformation professionnelle, guettant les allées et venues de sa propre fille. On vit le lien d’amitié qui se développe entre une Stacy négligée, mais fière héroïne de Chloé. D’ailleurs, une mention spéciale à Alice Moreault. Méconnaissable. Je me demandais où je l’avais vue (Psychédélique Marilou, en 2017). Un jeu physique tout en finesse. Une adolescente portant le poids d’un passé tortueux, portant la fatigue d’errer depuis trop d’années, ressemblant à une junkie sans échine.

Si l’intention de la metteure en scène était de faire briller les mots de Guillaume Lapierre-Desnoyers, c’est totalement réussi. Ce polar noir laisse sur le spectateur une trace indélébile. Des répliques qui s’immiscent sous la peau. « Ceux qui abîment nos enfants », tels sont les mots de l’enquêteur au sujet des suspects interceptés. Peu de mots, tant d’images. Bref, un sujet d’actualité à l’ère des initiatives déployées pour lutter contre l’exploitation sexuelle.

Edith Malo

Invisibles, un texte de Guillaume Lapierre-Desnoyers. Mis en scène par Édith Patenaude. Avec Josée Deschênes, Steve Laplante, Alice Moreault et Noémie O’Farrell. Présenté à La Licorne jusqu’au 16 mars 2018. Pour plus de détails, c’est ici.

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