En 2015, afin de marquer le 100e anniversaire de sa naissance, elle arborait l’affiche de la 67e édition du Festival de Cannes avec son visage lumineux et tout sourire. Du même coup, la section Cannes Classics du festival soulignait la vie d’une des grandes reines de l’âge d’or du cinéma hollywoodien à l’aide du documentaire Ingrid Bergman : In Her Own Words réalisé par Stig Björkman. L’œuvre construite à partir des journaux, des photographies et des vidéos personnels de Bergman, ainsi que par divers entretiens, sera présentée au Cinéma du Parc à partir du 8 janvier prochain.

Durant 50 ans, Ingrid Bergman a eu une carrière d’actrice très singulière. De ses débuts au grand écran dans sa Suède natale à l’Italie où elle rencontre le réalisateur Roberto Rossellini (son deuxième mari) en passant par Hollywood où elle reçoit les grâces du producteur d’influence David O. Selznick (Casablanca), sans oublier ses films avec Alfred Hitchcock et Ingmar Bergman (sans lien de parenté outre que le cinéma), elle est devenue une icône de beauté, mais aussi de force, de liberté et d’indépendance. Trois qualités que le documentaire met bien en évidence. Il faut aussi dire que la narration en suédois des journaux intimes de l’actrice est interprétée par la nouvelle sensation du grand écran Alicia Vikander, vedette des films Ex Machina, The Man from U.N.C.L.E. et The Danish Girl.

C’est lors d’une rencontre entre Stig Björkman et Isabella Rossellini au printemps 2011 que cette dernière propose au réalisateur, écrivain et critique de cinéma de faire un film sur sa mère. Celui pour qui la passion du cinéma est sans équivoque − il l’a d’ailleurs démontré par quelques films et des livres ayant comme sujet Ingmar Bergman, Woody Allen et Lars von Trier − se voit ouvrir une porte donnant accès à une multitude d’archives personnelles, jamais présentées publiquement auparavant. L’œuvre met en vedette de façon chronologique l’évolution de la femme et de l’actrice, en particulier à l’aide de lettre qu’Ingrid Bergman livrait à son amie d’enfance Mollie. Le documentaire réunit également les quatre enfants d’Ingrid Bergman : Pia Lindström, née du premier mariage de l’actrice avec un neurochirurgien suédois; les trois enfants Rossellini, soit les jumelles Isabella et Ingrid; l’ainé des trois, Roberto. Cependant, bien qu’on voit entrer les trois enfants Rossellini dans une maison, puis s’installer ensemble sur un canapé, on se demande par la suite pourquoi chacune des entrevues est faite individuellement. Était-ce une demande particulière de la part d’un des enfants ou une façon plus sûre de permettre à chacun de s’exprimer librement? Bref, les entrevues avec les quatre enfants de la vedette, dont l’enfance s’est faite par moment sous les feux de la rampe, donnent évidemment un ton très intime et particulier au documentaire, tout en soulevant le fait que leur relation avec leur mère en était une touchant plus à l’amitié qu’à une véritable relation mère-enfant (disons que les absences de l’artiste à la maison étaient assez fréquentes).

Ingrid : vie ouverte

Fille unique devenue orpheline dès un très jeune âge, Ingrid Bergman devient une femme de passion où le goût de l’aventure est plus fort que tout et sa carrière passe au premier plan. Bien qu’elle se décrit comme étant une personne de nature gênée, elle se sent également poussée par une passion plus grande que nature. Coïncidence : elle incarna le rôle de Jeanne d’Arc à maintes reprises, dont sur les planches de Broadway en 1946, puis au cinéma en 1948, soit environ un an avant son départ pour l’Italie où elle tournera alors dans Stromboli et tombera amoureuse du père du cinéma néoréalisme. Elle reprit ensuite le rôle de la Pucelle en 1954 sous la direction de son mari dans Jeanne au bûcher, puis de nouveau au théâtre, des années plus tard, en Suède. Elle fut d’ailleurs mise au bûcher par ses admirateurs lorsque son union avec Roberto Rossellini sortit au grand jour, alors qu’elle était toujours mariée à Pette Lindström et qu’elle laissa alors sa jeune fille Pia derrière elle. En février 1950, elle donne naissance à un fils, né de son union hors mariage avec le réalisateur italien. De sainte et d’angélique de par ses rôles au grand écran, elle passe à putain et vile selon les mauvaises langues. Les puritains lui en veulent à mort pour cet élan d’indépendance. Le célèbre animateur Ed Sullivan refuse même de la recevoir à son émission, malgré un sondage où la population proposait qu’elle y soit tout de même invitée, malgré ses valeurs soutenues comme démoniaques par le Sénat américain. Il fallait avoir des couilles de fer à cette époque pour suivre à ce point son instinct, de surcroît en étant une tête d’affiche hollywoodienne de la première moitié du 20e siècle. Libre, moderne et indépendante, reconstruisant sa vie à plusieurs endroits avec une ouverture unique, Ingrid Bergman démontre à travers le documentaire de Stig Björkman à quel point elle vivait sans regret.

On ne peut qu’admirer l’intensité de cette femme polyglotte qui défiait les conventions du temps et qui est décédée le 29 août 1982, à Londres, le jour de son 67e anniversaire. Contrairement à l’hommage My Dad Is 100 Years Old, datant de 2005, qu’Isabella Rossellini avait fait réaliser par Guy Maddin sur son père, on reste, tout au long du documentaire, dans le tangible des souvenirs personnels de l’artiste, de ses désirs, de son amour pour ses enfants et sa dévotion sans borne pour son art et pour la caméra. Les fins connaisseurs de l’actrice trouveront des perles visuelles rares tout au long du documentaire tandis que les néophytes d’Ingrid Bergman se verront plonger dans les subtilités d’une femme complexe, mais libre. Tous auront sans doute le goût de voir ou revoir les grandes œuvres de cette citoyenne du monde. Pour ma part, je suis retournée, aussitôt le visionnement du documentaire terminé, dans les bras d’un de mes films préférés, soit Sonate d’automne d’Ingmar Bergman (1978), où elle donne la réplique à Liv Ullman de façon magistrale, dans son dernier rôle au cinéma. Quel jeu d’actrices exceptionnel! Liv Ullman est d’ailleurs brièvement interviewée, au côté d’Isabelle Rossellini et de Sigourney Weaver, dans le documentaire Ingrid Bergman : In Her Own Words, qui sera présenté en version originale anglaise et suédoise, avec sous-titres anglais, au Cinéma du Parc.

Julie Lampron

Ingrid Bergman : In Her Own Words de Stig Björkman sera à l’affiche au Cinéma du Parc du 8 au 14 janvier.