Que Proust n’ait cessé de chercher celui qu’il perdait ou que Brassens ait dit qu’il ne faisait rien à l’affaire, ce n’est pas d’hier que le temps aiguise les plumes des poètes. Dans une perspective plus actuelle, la poète et essayiste québécoise Louise Warren, dans son recueil Anthologie du Présent paru en février 2011 aux éditions du passage, revisite le temps dans une imposante quête de l’instant. Mais le présent est difficile à saisir, trop bref, il passe et devient passé trop rapidement, créant ainsi, dès le premier poème, une angoisse du vide que seuls les mots semblent pouvoir combler. Et tout au long du recueil, Warren alterne les contrastes et parvient à bâtir une poétique du présent très réussie, non sans quelques inégalités.

Un sablier

Déclinée en neuf actes, Anthologie du présent se démarque par la diversité de sa prose où chacun des actes est écrit selon une forme particulière. Ainsi, on suit la poète partant d’un prologue versifié très réussi, caractérisé par une poésie libre mais prisonnière du présent, jusqu’au dernier acte, le plus maîtrisé et le plus efficace de tous, qui dévoile un magnifique souffle et les images les plus fortes. Le corps du recueil est constitué d’une multitude de fragments que Warren tente de dérober au temps et qui peuvent dérouter le lecteur. Alternant des flashs frôlant le surréalisme (et la quête du présent qui peut l’accompagner) à des poèmes très courts rappelant la brièveté et l’incomplétude de l’instant présent, Warren tente de remplir le vide informe posé dans le prologue. Et que fait-on devant notre incompréhension face au vide, face à l’informe ? On décrit les formes qui nous entourent pour nous y accrocher. Nous voulons cependant affirmer ce présent. Nous voulons dire qu’il n’est pas qu’une matière informe. Et c’est sur la nature, une nature toute personnelle, que Warren pose le plus grand nombre de ses observations et offre un (trop ?) grand nombre de poèmes qui passent comme grains de sable au centre du sablier, où s’égrainent les secondes. La métaphore est évidente, pour ne pas dire un peu appuyée, mais l’effet est somme toute réussi et le fond vient alors rejoindre la forme.

Pages blanches

Anthologie du présent se termine par un entretien entre Louise Warren et André Lamarre où il est question du rôle du premier lecteur et du processus de création littéraire dans le fond comme la forme. Le lecteur a le droit de s’interroger sur la pertinence d’inclure pareil exercice à la fin du recueil. Oui, la discussion est intéressante, mais elle fournit également un angle de lecture préconçu et elle détonne de façon flagrante avec la lecture à peine terminée. Une boiteuse comparaison la rapprocherait de ces pistes de commentaires que l’on retrouve sur les dvd et blue-ray. Que le cinéma soit devenu interactif, soit, mais avec la poésie c’est autre chose et le lecteur n’a pas nécessairement envie de se faire expliquer le pourquoi du comment. Ces pistes de lecture proposées, pour ne pas dire imposées, expliquent la poétique de Warren, mais en même temps la démystifient et justifient mes réserves envers une caractéristique qui m’a particulièrement agacé : le format du recueil. Warren explique sa démarche dans ce qu’elle appelle le périmètre de la page où l’on traverse le recueil comme on traverse territoires et espaces, hauteurs et largeurs, scrutant les vides qui – comme elle le dit et elle a raison à ce sujet – sont aussi poésie. Seulement, la grandeur et la blancheur des pages (vides) donnent l’impression que la lumière noie l’encre des minuscules poèmes et les isole les uns des autres, les rendant monochromes et non polyphoniques. Sans mentionner qu’il est assurément impossible de lire ce recueil au soleil sans être aveuglé par ladite blancheur, perdant ainsi dans la lumière plusieurs poèmes, petits grains de sable devenus perles polies, que Warren nous offre : « Une pensée subite / floue / très vite une rivière / écriture de l’eau ». Toutefois, ce choix, que Warren prend le temps de justifier, est un détail strictement formel altérant peu notre appréciation de sa poésie.

Les mots et le temps

Ses mots nous amènent avec elle, avec insistance, dans son territoire et sa nature, dans son présent cristallisé par ses souvenirs et les évocations de son passé. Maniant sa prose avec une grande sensibilité, certains actes sont plus réussis que d’autres. Par exemple, les courts poèmes de Nœuds de saule sont beaucoup plus percutants que les descriptions abstraites de Sur les fils de verre. À l’exception de certains lieux communs (les arbres sont des forces tranquilles) et de certains traits qui agacent (cette inexplicable récurrence de chats), la poésie de Warren est originale, tantôt éthérée, tantôt fluide, mais souvent prise entre passé et présent. Ce lien entre les deux, apparemment inévitable, m’a amené cette question : est-ce vraiment une anthologie du présent ? Warren s’est imposée tout un défi à savoir saisir le présent. L’attente, la contemplation et les observations amènent la poète (et le lecteur) dans un état aux allures de présent, mais survient toujours un rêve, une mémoire du passé, d’où cette difficulté à rester ancré dans le présent, le pouvoir évocateur de la nostalgie étant trop fort. À la fin du dernier acte, de loin le plus réussi, il m’est resté cette question sans réponse : il est où le présent finalement ? La réponse que donne Warren est honnête – le merveilleux et l’extraordinaire dans l’ordinaire – mais, à mon avis, incomplète.

Le présent passe

À vouloir dénouer les inextricables nœuds du temps, en tentant de répondre à l’énigme du présent, Warren vit entre l’observation et la mémoire, plongée dans ses souvenirs. Sa poésie effleure respectueusement la surface des choses et inspire une lecture lente, contemplative et délicate. Et j’y vois un léger manque : un peu plus d’urgence et de fulgurance dans son écriture (comme dans le dernier acte) aurait été souhaitable, comme pour nous rappeler que le temps n’inspire pas que la contemplation mais également l’urgence, la prise de risque, attraper l’image réflexe de la seconde, du présent qui passe et devient si vite passé. Le défi était de taille et à défaut de l’atteindre, Louise Warren s’en approche suffisamment pour satisfaire le lecteur sensible à ces fragments d’imparfait présent.

– François-Charles Lévesque