Épopée absurde que cet Igor Grabonstine et le Shining de Mathieu Handfield paru aux éditions de Ta Mère. Ce troisième roman solo de l’auteur, comédien, dramaturge et réalisateur, retrace les péripéties d’un acteur au sommet de son art qui se voit confronté à plus grand que lui lors du tournage du film The Shining. En effet, le jeune acteur Danny Lloyd, six ans, semble doté d’une puissance dramatique presque surnaturelle, faisant ombrage par le fait même à Igor Grabonstine, qui tentera coûte que coûte de se débarrasser de cet ennemi inattendu.

Ce récit, d’un humour hautement divertissant et résolument immature, n’en possède pas moins une solide structure qui élève méthodiquement le suspense jusqu’aux dernières pages, où tout trouve sa justification. Le lecteur, d’abord interloqué par cette approche narrative très proche des sitcoms américaines, se retrouve pris au jeu à vouloir découvrir quelle nouvelle machination va être mise de l’avant par Grabonstine pour asseoir sa domination. Pour vous situer, on pourrait dire que ce roman s’inscrit dans la même veine que la série South Park, notamment pour la fascination envers les lesbiennes et les ciseaux ainsi que pour les révélations complètement farfelues.

L’absurdité de l’entreprise se reflète jusque dans la texture de l’écriture : usage du passé simple, changements drastiques de registre de langue, répétitions et insistance sur des détails inusités donnent à ce roman un ton et un style distincts. La narration, fluide, est plus souvent qu’autrement teintée du caractère pompeux qu’on attribue à Igor Grabonstine, révélant par la bande un parti pris pour cet être aussi peu sympathique que prétentieux. Les personnages sont tous réduits à quelques traits de personnalité sur lesquels on revient encore et toujours : l’acteur égocentrique, l’écrivain alcoolique, l’insaisissable réalisateur, l’actrice écervelée, la gothique et lesbienne assistante-scénariste, et ainsi de suite. On en vient à se demander si Kubrick a réellement des problèmes de peau sèche et si le visage Stephen King s’apparente vraiment à celui d’un chat – une recherche Google plus tard, cette assertion s’avère véridique. Malgré le côté fantasque des péripéties, ou plutôt grâce à celui-ci, la curiosité est piquée et on veut savoir ce qui naîtra de cet agencement improbable de situations et de caractères.

Bref, Igor Grabonstine et le Shining est un roman imaginatif et impertinent dans lequel Mathieu Handfield nous prouve qu’il maîtrise les codes de la satire et de la culture populaire. L’intrigue, nourrie de jalousie, de coups bas et d’apparitions surnaturelles, est construite avec soin sous son apparence d’improvisation. Pour une lecture divertissante avec un incontournable de Kubrick en arrière-plan, c’est chez Ta Mère que ça se passe!

Chloé Leduc-Bélanger

Igor Grabonstine et le Shining, Mathieu Handfield, Ta Mère, 2014.