Le premier livre de William Lessard Morin porte bien son titre : dans Ici la chair est partout, il est question du corps, du corps et encore du corps. Le corps et ses maladies, ses excès, ses dépendances, mais également sa relation à l’autre, qui en paye l’accès ou en est amoureux, l’autre dont on fuit le regard ou qu’on fuit carrément. Les 17 textes réunis dans le recueil forment ainsi une étude de cet interface organique par lequel on accède au monde et qui définit comment celui-ci nous perçoit.

Avec ce livre, Lessard Morin explore l’ambiguïté qui subsiste entre les sentiments et les pulsions de divers narrateurs masculins, dont le parcours vers d’autres hommes est semé d’embûches. L’amour frappe souvent mais est souvent repoussé, car si le corps a ses envies, la tête, elle, espère autre chose. Les êtres qui peuplent Ici la chair est partout sont poqués, drogués, prostitués, affamés, ils collectionnent les idées noires mais trouvent tout de même des raisons d’avancer dans l’idée des œuvres qu’ils ont à accomplir, qu’elles résident dans l’écriture ou la jouissance d’un client. Très présente également est la honte, celle qui vient avec toute rechute, quand on se dit que c’est fini – l’abus, l’amour, le sexe sans lendemain – et qu’on manque à notre parole, les tentations du corps ne se laissant pas facilement combattre. « J’ai cessé de manger, dégoûté de moi-même, j’ai tout fait pour contenir mes pulsions, pour déjouer mon corps qui ne parvient pas à lâcher prise. » Les personnages, sans pitié envers eux-mêmes, remplissent des carnets de leurs expériences pour mieux disséquer leurs erreurs, leurs errances.

Noir recueil, donc, et qui est servi par une langue propice aux confidences de fin de soirée. Oscillant entre nouvelles en prose et poésie en vers, les textes rappellent la posture de l’écrivain maudit, celui qui voit dans chacune des failles de son existence la mort qui le nargue et qui ne vit jamais trop fort pour éviter de laisser derrière lui des œuvres inachevées. « Aujourd’hui j’ai bougé. Pas pour partir d’ici, cette semaine. Bouger pour y rester. Attendre la mort, mais mettre de côté l’absence. Elle mérite un peu de considération. J’ai voulu la lui offrir. Mais j’étais seul à présent. Les pieds dans les airs, la solitude en pleine gueule. Trop tard pour bien faire. »

Lessard Morin arrive à installer au fil des textes une atmosphère sombre et crue, mais également très poétique. L’intensité de l’angoisse de ses personnages rappelle celle des émois de l’adolescence, où chaque faux-pas paraît insurmontable. L’amalgame de situations, certaines plus métaphoriques que d’autres, donne lieu à un tableau qui se tient par la forme mais qui manque un peu de contenu tant il creuse constamment les mêmes sillons. Il s’agit tout de même d’un premier opus intéressant, tout peuplé qu’il est de meurtrissures et d’amours qui, à défaut de connaître d’heureux dénouements, donnent sans cesse au corps des raisons d’avancer.

Chloé Leduc-Bélanger

Ici la chair est partout, William Lessard Morin, La Mèche, 2015.