« Ici Radio-Canada. » Rares sont ceux qui n’ont jamais entendu cette petite phrase au Québec. Saviez-vous que la fondation de la tour de Radio- Canada a provoqué la destruction du faubourg à m’lasse dans les années 60? Que ce quartier, bien que vieillot et désuet, pouvait compter sur plusieurs habitants bien heureux d’y vivre? Le Centre-sud a eu de ces charmes qu’on oublie. Avec l’excellente pièce documentaire Ici présentée à l’Espace Libre, théâtre situé dans le quartier, l’auteure et metteure en scène Gabrielle Lessard a décidé d’y remédier.

C’est à travers les voix de trois enfants de différentes époques qu’on pourra en apprendre plus sur cette histoire étrangement méconnue. Sur scène, une jeune fille qui grandit en pleine ère de l’industrialisation nous explique comment elle a perdu une de ses jambes en tombant dans une cuve de mélasse bouillante. Un destin affreux, tellement facile à éviter, mais malheureusement très plausible à une époque où vieillir était trop souvent synonyme de survivre. Ce monologue très bien rendu par Anne Trudel met la table pour ce qui suit, c’est-à-dire la découverte de l’enfance d’une comédienne en herbe interprétée par Catherine Paquin-Béchard, qui adoptera éventuellement le quartier dans le but de faire son nom à Radio-Canada et l’histoire d’un jeune homme dont le père est journaliste à Radio-Canada, joué par le très talentueux Sébastien René. S’il n’est pas nécessairement possible aux premiers abords de faire des liens entre leur existence à travers les nombreux sauts dans le temps, on comprendra vite que leurs destins sont liés autour de la grande tour.

Avec une plume à la fois fine, drôle et vive d’intelligence, Gabrielle Lessard arrive à servir une leçon d’histoire d’une des manières les plus divertissantes possibles. Tout ça, dans une mise en scène d’une belle simplicité, sous l’habile lumière de Cédric Delorme-Bouchard. À travers les rocambolesques anecdotes des protagonistes et les liens qui se tissent entre eux, l’oeuvre qui aurait pu tomber dans la lourdeur à force de projections de statistiques et de faits, prend plutôt une richesse très humaine. Ces personnages sur scène, ils ont existé, à quelques détails près. Difficile d’en douter.

Si la découverte d’ICI s’accompagne d’éclats de rire, on ne peut que rire jaune devant le futur incertain de notre diffuseur public. Créé d’abord pour contrer l’offre télévisuelle américaine et donner une voix propre aux Canadiens francophones, Radio-Canada doit maintenant lutter contre des géants de la trempe de Netflix. La pièce n’apporte peut-être pas de pistes de solutions, mais elle offre un hommage retentissant à Radio-Canada à l’aube de son déménagement. Ironie, quand tu nous tiens.

Mélissa Pelletier

Ici, du 21 mars au 6 avril à l’Espace Libre. Pour tous les détails, c’est ici.