Crédit photo :  Mario Jean / MADOC Studio

Entrevue réalisée par Michaël Lachance, critique d’art

Économiste de formation ayant participé à moult travaux de recherche en économie, vous saisissez régulièrement la plume pour sévir dans des champs complexes des domaines économique, sociologique, culturel, technologique, politique et communicationnel. Certes, nous oublions sans doute certains domaines tant vos activités ratissent large. Cela va sans dire, vous portez les chapeaux d’économiste indépendant, consultant expert, blogueur, essayiste, chroniqueur, conférencier et enseignant. Dormez-vous, parfois?

Comme l’aurait dit Einstein (mais ce serait apocryphe), je dors peu, mais vite. Plus sérieusement, c’est le privilège de l’expérience. J’expliquais un jour à un de mes cousins qui me posait la même question qu’il ne me prenait pas beaucoup plus d’une demi-heure pour écrire une chronique. Il m’avait répliqué : mais non, tu as mis vingt ans à l’écrire. Gagner en expérience est extraordinaire, car elle n’est pas que la simple accumulation de connaissances ou d’expertise, mais, bien plus, le développement de capacités à créer des liens entre les connaissances et les concepts. J’insiste sur le verbe créer : la création est la plupart du temps un remix d’objets, de connaissances et de notions existant déjà. C’est vrai autant en arts qu’en sciences voire même dans l’organisation de la vie commune. J’ai eu l’immense privilège d’avoir des parents qui ont fait de moi quelqu’un de très curieux qui s’intéresse à tout; tous les domaines de la connaissance m’intéressent, ou presque. De plus, j’absorbe l’information comme une éponge. Tout ceci fait en sorte que j’ai développé une capacité à tricoter mes réflexions à partir d’un matériau très varié. J’ai compris tôt dans ma vie l’importance et la force de cette capacité à faire du remix qui me permet de toucher à plusieurs domaines et à travailler rapidement.

Pour vous suivre régulièrement, soit par l’entremise des journaux, des revues ou autres médias numériques et sociaux, on remarque que vous partagez une vision du social, du politique, de l’économie et du culturel qui siège non loin d’un Guy Debord, par exemple. Le rapprochement idéologique avec ce dernier semble vous conférer le statut de continuateur de la pensée situationniste. Une pensée complexe (voire alambiquée), s’il en est une, et circonscrite dans son livre phare La société du spectacle. À vrai dire, comme l’explicite Debord dans son livre, le spectacle est une idéologie économique, en ce sens que la société contemporaine légitime l’universalité d’une vision unique de la vie, en l’imposant aux sens et à conscience de tous par l’intermédiaire d’une sphère de manifestations audiovisuelles, bureaucratiques, politiques et économiques, toutes solidaires les unes des autres. Ceci, afin de maintenir la reproduction du pouvoir et l’aliénation : la perte du vivant de la vie. De même, le concept prend plusieurs significations. Le « spectacle » est à la fois l’appareil de propagande de l’emprise du capital sur les vies, aussi bien qu’un « rapport social entre des personnes médiatisé par des images1 ». Le rapprochement idéologique avec Debord est-il juste, où, au contraire, vous partagez une autre vision ?

Avec limites. Je me méfie des explications globalisantes à la Debord. Pour ma part, ma réflexion sur l’économie politique des arts visuels est fortement teintée par les travaux de la philosophie analytique états-unienne en esthétique (je réfèrerais ici à l’excellent recueil Esthétique contemporaine : art, représentation et fiction paru chez Vrin en 2005) et plus particulièrement aux travaux de Nelson Goodman. Debord offre une réflexion intéressante – comme Lipovtsy et Leroy dans L’Esthétisation du monde – sur les rapports politiques entretenus entre le monde des arts et les dynamiques politiques. Je suis aussi très influencé par des travaux d’anthropologues comme ceux de Jacques Maquet. Ces deux courants (philosophie analytique et anthropologie) posent la question fondamentale : qu’est-ce que l’art. Ou, pour reprendre le programme de recherche de Goodman : quand y a-t-il de l’art? La place de l’art dans l’ensemble écosystémique social, politique et économique doit répondre à cette question. Problème fascinant s’il en est puisqu’il questionne notre rapport à un travail humain qui semble anecdotique et futile. Mais là est LA véritable question sociale de l’art : à quoi sert-il?

Comme économiste et chroniqueur, on a le plaisir de lire vos réflexions à propos de l’art visuel, notamment les enjeux économiques et politiques inhérents au monde de l’art. Votre récent papier sur Carré blanc sur fond blanc, de Malevitch, en est un exemple éloquent. Pourriez-vous nous dire quels sont en ce moment les enjeux politiques et économiques à surveiller dans les arts visuels au Québec?

Je vois principalement deux enjeux majeurs.

Premièrement, les politiques dites d’austérité ou de rigueur budgétaire fragilisent nos institutions culturelles. J’en prends pour exemple les discussions récentes sur une privatisation partielle du MAC. Je crois qu’il est possible d’en parler, d’envisager d’autres manières de faire. En revanche, ces discussions ne sont pas désintéressées, détachées du contexte politique actuel. Elles sont contraintes par des contraintes idéologiquement imposées. Quand un ministre de l’éducation ose dire, même s’il s’est rétracté, qu’il y a trop de livres dans nos écoles, on est en droit de s’interroger sur l’ineptie intellectuelle de nos dirigeants. La culture va à vau-l’eau et les arts visuels sont probablement, avec la danse et les arts vivants, les premières victimes d’une vision court-termiste et utilitariste des arts. Il n’y a pas assez de public pour l’art actuel, ça ne sert à rien, donc on coupe.

En effet de miroir, cependant, et c’est la deuxième question qui me semble cruciale, ce discours n’est pas tout à fait faux : l’art actuel fonctionne en vase clos. Aux vernissages en ville, on voit toujours les mêmes visages – pire : les invités sont souvent en grande partie d’autres artistes. L’accès au travail des artistes par les proverbiaux Messieurs et Madame Tout-le-Monde me semble extraordinairement important. J’ai depuis plusieurs années cette idée un peu folle de proposer une tournée des galeries et des musées au plus grand nombre et que l’objectif soit d’identifier ce qui ne leur plait pas, ce qu’ils ne comprennent pas. Même d’être légitime de dire : « mon enfant de 3 ans aurait pu peindre ça ». Car c’est vrai, n’importe quel enfant peut peindre un Rothko ou un Malevitch. En revanche, il est nécessaire à la fois de faire comprendre à nos semblables en quoi ces œuvres sont importantes et significatives tout en leur donnant l’espace nécessaire pour affirmer que Koons est un fumiste, s’il le croit.

Question d’intérêt général : Ianik Marcil, d’où vous vient cette fascination pour le monde des arts visuels? Car rien dans votre cheminement académique et professionnel ne laisse présager un intérêt pour l’art.

De mes parents, de mon père plus particulièrement, qui se passionnait pour Dalí et les surréalistes en général. Il était mathématicien de formation, mais passionné par les arts visuels et la poésie, et la littérature sous contrainte en général (la pataphysique et l’OuLiPo particulièrement). Pour lui, les mathématiques, les sciences et la création artistique participaient du même mouvement, je crois. Ma mère, de son côté, est la personne la plus émerveilleuse (vous me permettrez ce néologisme) que je connaisse. Tout l’émerveille, elle trouve le beau dans le moindre détail ou la plus banale des réalités. Je crois que si je lui offrais un bouquet de pissenlit comme tous les enfants le font elle serait tout aussi émerveillée, sinon plus, par la délicate beauté de ces fleurs que si je l’invitais à visiter une exposition au musée. Tout aussi « plurielle » que mon père l’était, ma mère a une formation en géochimie, a fait une partie de sa carrière en politique active et une deuxième comme muséologue. Féministe et fascinée par les Premières Nations, passionnée de la Russie et de l’histoire médiévale, entre autres, mais aussi par les arts visuels. Avec de tels parents, on comprend un peu mieux l’incroyable richesse dont je suis l’héritier.

Cela dit, mes parents m’amenaient enfant très souvent dans les musées et les galeries – comme au théâtre, aussi. J’ai appris très jeune à lire les œuvres plastiques. Comme la seule forme d’expression que je maîtrise est le discours, écrit ou oral, la non-linéarité des arts visuels me fascinera et m’intriguera toujours. L’accessibilité immédiate sans que la temporalité n’intervienne (contrairement à toutes les autres formes d’expression artistique, où le temps joue nécessairement un rôle important) me semble tout à fait extraordinaire. Qu’on soit devant une fresque préhistorique, un Van Dyck ou une installation de Beuys, la beauté et l’émotion sont immédiates – bien qu’elle puisse s’enrichir et se développer avec le temps passé à la contempler, bien évidemment. Je trouve cela tout à fait extraordinaire. J’ai un bon nombre d’œuvres chez moi et il m’arrive très souvent d’en admirer une en la regardant d’un œil nouveau et d’y découvrir une nouvelle émotion. L’absence de linéarité conjuguée au fait qu’il n’est pas nécessaire de faire appel au lógos pour l’apprécier – en fait je crois qu’on ne devrait jamais parler d’une œuvre des arts visuels, mais c’est une autre histoire – est à l’exact opposé du mode de fonctionnement naturel de mon esprit. C’est en cela que les arts visuels m’interpellent et me fascinent.

Si vous aviez à pratiquer une discipline artistique, est-il raisonnable de camper vos désirs du côté de la peinture?

Non, c’est trop loin du mode de fonctionnement de mon cerveau. Ma passion cachée, c’est le théâtre, et même les arts vivants en général. Quand j’ai fait mon « choix de carrière », à la fin du secondaire, j’hésitais entre les sciences économiques, la biologie (j’ai pratiqué l’ornithologie en amateur longtemps) et… le conservatoire d’art dramatique. Le théâtre est une forme d’expression fabuleuse et il est fascinant qu’elle ne soit pas devenue obsolète avec la venue du cinéma. Enfant, mes parents m’amenaient souvent au théâtre, qu’ils adoraient, et j’ai eu la chance de lire l’œuvre de Sophocle à l’adolescence, qui a été une révélation pour moi. C’est dire une banalité, mais l’incroyable contemporanéité de son œuvre est tout de même formidablement extraordinaire! Cela dit, le théâtre est l’un des arts qui intègre à peu près toutes les formes d’expression qu’il est pour moi l’art total. Le rapport sensuel que nous avons au théâtre est tout à fait incroyable. Cela peut paraître cérébral, mais ce qui m’intéresse plus particulièrement dans les arts vivants est leur rapport à la temporalité. Le déroulement de l’œuvre, bien sûr, mais aussi, surtout, le fin effritement du temps, de représentation en représentation. J’ai déjà fait l’exercice de voir plusieurs représentations de la même pièce et il est fabuleux de constater non seulement les petites variations entre elles, mais surtout de significatives modifications du rapport au temps qu’entretiennent les acteurs; certains segments sont joués plus rapidement, d’autre plus lentement, le rythme de la parole se modifie sensiblement, etc. Chaque représentation est une œuvre en elle-même, impossible à reproduire à l’identique et perdue à jamais qui vivra de manière individuée dans la mémoire des créateurs et des spectateurs. C’est, en soi, une métaphore complète de la vie humaine.

Avant de terminer, en quelques mots, pourriez-vous nommer le ou les courants artistiques qui vous sont les plus appréciables. C’est-à-dire : pour leur iconographie respective, la facture esthétique, la portée sociale et/ou engagée d’un mouvement dans les arts visuels?

Il y en a évidemment plusieurs, mais je me ramènerai plutôt à des artistes qu’à des courants. Je suis cependant particulièrement obsédé par l’œuvre de Bosch. On pourrait passer une vie entière à admirer, comprendre et analyser une seule de ses toiles. Son iconographie orgiaque et foisonnante est tout à fait extraordinaire. À mon sens, sa grammaire et son vocabulaire iconographique sont proprement révolutionnaires – comme l’est l’œuvre de Ratgeb ou de Brueghel l’Ancien, voire même de van Eycke. Révolutionnaires au plan de l’esthétique, mais aussi politique. Nombre des œuvres de Bosch ou de Breughel sont des critiques politiques virulentes, à mes yeux, des excès du féodalisme, des dérives et des conséquences néfastes du pouvoir politique et économique de leur époque.

De la même manière, le travail de deux artistes contemporains me touche pour des raisons similaires : Mathieu Beauséjour et Isabelle Hayeur. Le premier – sur lequel j’ai coécrit une monographie avec Bernard Schütze, Persistance (Fonderie Darling, 2008) – questionne les mécanismes de pouvoir de nos sociétés, et plus particulièrement celui de l’argent. Parallèlement, Isabelle Hayeur montre (entre autres) dans ses photographies les désastres de l’action humaine sur notre environnement – je pense notamment à sa série « Underworld » présentée à Division il y a quelques années. Tous les deux proposent une critique des conséquences des structures de pouvoir en finesse appuyé d’une magnifique esthétique. Des œuvres a priori inoffensives, mais qui, à l’instar des maîtres flamands et allemands du 16e et du 17e siècle, chargent inévitablement avec efficacité.

Dans un registre tout à fait différent, j’ai une profonde admiration pour l’œuvre de Georges Rouault. C’est un texte de Pierre Vadeboncœur qui me l’a fait découvrir, alors que j’étais jeune adulte. Malheureusement, je n’arrive pas à retrouver ce texte, mais il en disait, en substance : voici le peintre le plus spirituel du 20e siècle. Je suis profondément mystique, sans être religieux, et la découverte de son œuvre m’a profondément marqué. Ses clowns et ses Christs sont célèbres, mais je trouve que ses nus et ses portraits de femmes sont encore plus puissants de spiritualité et d’humanité. Il y a une telle douceur dans son pinceau qu’on ne peut qu’être profondément émus à les admirer. D’autant que ses créations sont un peu en déphasage avec son époque : son œuvre est contemporaine de celle des surréalistes ou de l’émergence du ready-made alors qu’elle est figurative et relativement classique dans sa facture. En revanche, elle est profondément ancrée dans une certaine réalité du 20e siècle par un espèce de cri mystique dans le bruit assourdissant de l’industrialisation et de la marchandisation.

Donc, pour 2015, est-il juste d’envisager la publication d’un nouvel ouvrage de Ianik Marcil et, si oui, sous quelle enseigne et avec quel chapeau?

J’ai plusieurs projets d’édition pour 2015, mais deux me tiennent particulièrement à cœur. D’une part, je dirigerai un ouvrage militant contre les politiques dites d’austérité, qui sera publié aux éditions Somme Toute avec laquelle maison je collabore à titre d’éditeur indépendant. Je crois être en mesure de réunir des plumes très solides pour dénoncer les effets idéologiques réels de ces politiques, menées tant à Québec qu’à Ottawa, qui visent sans le nommer la privatisation tranquille de nos institutions publiques et qui affectent autant les femmes, les Premières Nations, le système d’éducation, celui de la santé que l’environnement ou les arts et la culture. Nous espérons le publier dans les premiers mois de l’année, afin d’outiller les Québécoises et les Québécois pour mieux réfléchir à la question et participer avec de meilleures connaissances au débat.

D’autre part, je devrais publier un bref essai chez VLB au cours de l’année sur notre « asservissement volontaire » comme dynamique intrinsèque au cœur du capitalisme contemporain. C’est un livre que j’aurais du publier il y a plus d’un an, mais qui a tardé pour plusieurs mauvaises raisons. L’idée est de montrer, de la manière la plus claire possible – du moins l’espéré-je – que nous sommes nécessairement toutes et tous à la fois victimes et bourreaux d’une dynamique asservissante nécessaire au fonctionnement du capitalisme. Il s’agira, on l’aura deviné, d’une longue paraphrase du Discours de La Boétie sur le néoféodalisme que constitue le capitalisme depuis une quarantaine d’années.

Cet échange a été rendu possible grâce au don d’ubiquité de Ianik Marcil.

– Michaël Lachance

1Guy Debord, La société du spectacle, éditions Buchet/Chastel, Paris, 1967