Crédit: Yanick Macdonald

Avec Billy (les jours de hurlement), c’est Fabien Cloutier qui hurle, au fond. Et si, à force de se nuire les uns les autres, on en oubliait de s’ouvrir les yeux sur ce qui compte vraiment?

Il y a d’abord la mère d’Alice (Catherine Larochelle), maman attentionnée et bien de son temps qui, elle, n’achète jamais de céréales sucrées. Qui ne laisserait jamais, au grand jamais, la voiture rouler avec sa fille Alice dedans, la fenêtre même pas ouverte, elle. Pas plus qu’elle ne donnerait de crottes de fromage au déjeuner. Certainement pas. Elle s’affaire à nous décrire dans les moindres détails tout ce que les parents de Billy ne font pas comme du monde. Porte-parole autoproclamée du gros bon sens, elle nous explique l’évidence. Et décide de prendre les choses en main. Gonflée à bloc, elle se met en tête, inconsciemment évidemment, d’étaler toute l’insignifiance de ce désir malsain et morbide qui habite les humains de continuellement juger et médire sur tout ce qui les entoure. Comme si on savait.

Le papa de Billy (Guillaume Cyr) est un gros bonhomme un peu tout croche, amateur de jeux vidéo et de beignes. Qui s’occupe de poser des babillards, ou quelque chose comme ça. Lui son truc, c’est s’en prendre à l’éducatrice, qui elle, s’en prend à Billy, l’accusant d’avoir introduit des poux dans la garderie. Abordez le sujet et il s’enflamme, il lui raconte ses quatre vérités, à la petite éducatrice. Mais sans surprises, il s’emporte dans le confort de son salon, car c’est toujours moins facile une fois à la garderie.

Finalement, on suit aussi les aventures insipides et tout sauf rocambolesques de l’adjointe-sénior aux activités de formation du département des Ressources humaines de la commission scolaire des Trois-Monts (Louise Bombardier), qui lorsqu’elle ne s’affaire pas à obtenir son fameux babillard, s’indigne sans réelle conviction en commentant le travail des préposés aux babillards. Le préposé aux babillards, c’est le papa de Billy, on s’en souviendra. L’adjointe-sénior (…), outre écouter un poste pourri à la radio, aime également les ragots. Elle a entendu dire, quelque part, par quelqu’un, que cette fille avait ci, et ça, et surtout ça. Cette fille, c’est la maman d’Alice. Bref, une vieille femme qui s’ennuie, et qui ressemble à tout sauf à quelqu’un qui hurle. On imagine plutôt une vieille chatte grise qui crache après tout sans pour autant intéresser qui que ce soit.

Trois voix en stéréo, qui s’entrecoupent et se rejoignent à un rythme effréné, soulignant du même coup le caractère parallèle des existences de chacun. Trois univers qui se frôlent, sans jamais se croiser vraiment, qui cohabitent tant bien que mal. Trois personnages qui n’ont presque rien en commun, sauf peut-être le fait de se trouver sur le chemin des autres, pour une raison ou pour une autre, et qui s’attardent démesurément à ce que font les autres, et à comment ils le font, et pourquoi, et à ce qu’ils pourraient faire de mieux. Sans jamais réaliser qu’à force de gratter le bobo des autres, à décrier le fait que le char vire, la fenêtre même pas ouverte, on finit parfois par commettre bien pire.

Trois personnages qui hurlent constamment à leur façon.

Bref, c’est l’histoire de gens qui s’énervent, qui s’indignent et refont le monde sans conviction comme les gérants d’estrade qu’ils sont tous au fond. C’est l’histoire des gens qui hurlent sans hurler vraiment. Qui ont oublié pourquoi. Qui ne l’ont peut-être jamais même su. Qui passent à côté de l’essentiel, en fait.

Une histoire qui, loin de nous entraîner dans des contrées exotiques, nous amène au coeur d’un quotidien qui pourrait facilement être le nôtre, et nous rappelle avec humour toute l’ampleur et l’insipidité de la colère de ceux qui dénoncent sans jamais faire bouger quoi que ce soit. Une pièce, au final, d’une simplicité presque banale, qui se dirige exactement là où on s’y attendait. L’idée est là, toutefois. Qui se veut dérangeante à sa façon, mais qui ne l’est jamais vraiment. La rumeur des gens de tous les jours qui s’espionnent et s’échangent ragots et préjugés peut se révéler puérile. Des hurlements qui ne saisissent personne, qui ne prennent pas au ventre, qui entrent par une oreille et qui sortent par l’autre.

-Annie Dumont


La pièce Billy (les jours de hurlement) sera présentée à La Licorne du 30 avril au 18 mai 2012.