Qu’ont en commun un docteur en écologie, un journaliste de Vancouver, un jeune marin, un joueur de synthétiseur et un photographe texan? Ils sont, avec d’autres comparses, à l’origine de Greenpeace et du mouvement écologiste tel qu’on le connaît aujourd’hui. Dans le documentaire How to Change the World, Jerry Rothwell retrace l’histoire de la célèbre organisation, depuis ses premières campagnes jusqu’à l’héritage qui subsiste de nos jours. Le film, qui prend l’affiche le 7 août au Cinéma du Parc, s’ouvre sur le premier coup d’éclat des jeunes idéalistes : à bord d’un vieux chalutier et aux portes de l’hiver, ils tenteront de rejoindre Amchitka, en Alaska, pour bloquer l’essai nucléaire commandé par Nixon.

En 1971, année de la fondation de Greenpeace, la Guerre du Viêt Nam bat son plein; les jeunes, mobilisés, opposent à ce conflit et à la Guerre froide qui s’étire une envie de changer le monde. Au Canada, c’est à Vancouver qu’on retrouve la plus forte concentration de hippies, d’écologistes et de militants pour la paix; pas surprenant que c’est dans cette ville que naîtra Greenpeace. How to Change the World arrive à recréer cette effervescence, cette solidarité, ce moment charnière qui coïncide avec une prise de conscience de l’importance de ménager l’environnement. Du nucléaire aux baleines en passant par les phoques de Terre-Neuve et, plus tard, les changements climatiques, les fondateurs de Greenpeace, guidés par le visionnaire Bob Hunter, partagent cette audace propre à la jeunesse et un sens certain du spectacle.

La particularité du documentaire, c’est qu’il est alimenté par des archives – photo, audio, vidéo – d’une qualité exceptionnelle, que viennent compléter des entrevues. Dès leurs débuts, les militants ont conscience de l’importance de frapper l’imaginaire, de poser ce que Hunter appelait une mind bomb. Ainsi, la moindre de leurs actions est photographiée, filmée, commentée, et les journalistes ont tôt fait de diffuser leur matériel, au point où celui-ci devient viral à une époque où l’électronique n’en est qu’à ses débuts. Pour toucher le monde, il faut raconter une bonne histoire : si l’idée est de Hunter, on peut également dire que le réalisateur de How to Change the World se l’est appropriée, puisque le film, soutenu par une trame sonore réunissant les grandes icônes du rock des années 1970, parvient à la fois à maintenir le suspense et à assurer la cohésion entre documents d’archives, clichés insoutenables, animations, narration en voix off des écrits de Hunter et témoignages des activistes plus de quarante ans après les faits.

L’humain, ce maillon faible

Derrière les coups d’éclat, il y a des hommes et des femmes qui apprennent à changer le monde, une étape à la fois. Présenté sous forme de chapitres qui sont autant de leçons à l’usage des révolutionnaires en herbe, How to Change the World montre également l’autre côté de la médaille, c’est-à-dire la guerre d’egos qui a fini par avoir raison de l’enthousiasme initial des militants. Car avec la célébrité vient la pression, les tensions, les ruptures. Bob Hunter, élu un peu malgré lui comme chef du groupe, tente tant bien que mal de rester fidèle à ses principes de paix et de solidarité, arguant que le succès ne devrait pas être celui des individus mais plutôt celui de la cause.

Quels sont les meilleurs moyens à prendre pour arriver à leurs buts? Comment s’attirer les faveurs de l’opinion publique, si capricieuse, si volage, sans trahir la radicalité de leur vision? Plus le mouvement prend de l’ampleur et plus la gestion devient lourde, allant jusqu’à ronger le gourou de l’intérieur. Un conflit éclate entre Paul Watson et Patrick Moore et l’atmosphère au sein du groupe se dégrade; la joyeuse communauté de hippies portés sur les drogues douces et la musique psychédélique est désormais chose du passé.

Let the power go. Ultime leçon, peut-être la plus difficile. Après avoir frappé l’imaginaire du monde entier en poursuivant des baleiniers en zodiac et forcé une prise de conscience écologiste, il n’est plus possible de contrôler la vague Greenpeace. L’exaltation fait place au deuil, deuil d’une fraternité, d’un momentum, mais pas d’un idéal. Le film de Rothwell, s’il s’attarde principalement aux premiers succès et premières embuches de la fondation, donne aussi à réfléchir au legs de cette époque révolutionnaire. Terriblement inspirant, How to Change the World est un film à voir, pour les images à couper le souffle et ses leçons sur la nature humaine.

Chloé Leduc-Bélanger

How to Change the World de Jerry Rothwell prend l’affiche au Québec le 7 août. Le public aura l’occasion de s’entretenir avec Bobbi Hunter, cofondatrice de Greenpeace, au Cinéma du Parc. Pour les détails, c’est ici.