Photo : Solids

On est arrivés à Dunham en fin d’après-midi samedi dernier, des fourmis dans les jambes et l’envie de s’en mettre plein les oreilles. Pas besoin de chercher longtemps pour trouver la destination : autour de la Brasserie Dunham grouillait une foule de festivaliers enthousiastes réunis pour la deuxième édition du Hops & Rock. Après un passage obligé au bar et un arrêt-ravitaillement du côté des food trucks, on a pris d’assaut la cour de la brasserie, l’endroit idéal pour installer une scène extérieure à deux pas de toutes les commodités.

La pluie nous avait précédés de quelques heures et les flaques d’eau grise parsemaient le terrain. La température était entre deux chaises: pleuvra, pleuvra pas? Pas le temps de se poser trop de questions que déjà Solids entrait en scène. Le duo montréalais au rock galvanisé s’est d’emblée affirmé avec le son qu’on lui connaît – puissant, entraînant, énergique. Le genre de musique qui justifie à elle seule l’expression « festival rock ».

Malgré la foule en général timide, quelques téméraires sautaient pieds joints dans la boue et on regrettait d’avoir trop peur de cochonner la voiture pour en faire autant. Mais bientôt la pluie se remettait à tomber; too bad, on est là pour rester, même si on est pris pour boire de la bière de plus en plus diluée.

Solids a enchaîné une chanson après l’autre, profitant des courtes pauses pour souffler un peu et interpeller la foule. Xavier Germain Poitras à la guitare et Louis Guillemette à la batterie ont continué d’haranguer nos tympans pendant presque une heure, remisant leur son à tout casser juste à temps pour les premiers coups de tonnerre. Comme on dit, quand ça déménage, ça déménage – et la foule de courir se cacher dans le garage de la brasserie.

Il faisait bon dans ce garage, l’oreille au repos, mais le nez aux aguets entre les relents de fond de tonnelets et les premiers effluves d’aisselles délavées. Et qui tape du pied dans la flaque et éclabousse son prochain doit assumer les conséquences de son comportement de festivalier «poodle in the puddle»: il sera détrempé dedans et fera subir son odeur de chien mouillé à ceux et celles qui, de toute évidence, n’en demandent jamais autant. Car maintenant et jusqu’à preuve du contraire, le festival se déplace à l’auberge. En formule coude à coude et promiscuité indésirée.

C’est d’abord à Dany Placard de faire oublier la flotte. Son folk rock est pour l’occasion plus carré que rond et plus incisif que berceur. Le barbu et sa bande mènent à bien la mission inattendue, retournent la formule du festival sur elle-même et transforment la veillée en showcase de rêve en région. La place est pleine et le «Dunham» du «Comment ça va Dunham?» répond d’un même râle embué que «Très bien merci Dany!» en s’essoufflant les jambes sur un plancher glissant. Nous, c’est coincé entre le cul du bar, les deux portes des toilettes et le Distroboto qu’on s’en prend plein les tympans. L’une danse un peu, l’autre feuillette un flipbook (gracieuseté du Distroboto) et le dernier mange un chip au ketchup en regrettant d’avoir refusé l’option poutine sur sa raclette de la Boîte à fromages avalée deux heures plus tôt.

L’orage faisant toujours rage, c’est ensuite au tour du quintette anglophone Le Trouble de fouler la scène. Et comme un malheur n’attend pas l’autre, c’est sur béquilles et la jambe gauche foulée que le chanteur Michael Mooney escalade l’unique marche qui le conduit à la plateforme de fortune. La douleur semble intense et l’entreprise est saluée. D’autant plus que c’est la dégaine à la Jarvis Cocker de l’Australien qu’on retient de l’expérience. Un regard intense, une moue propre au rythme et une voix perçante qu’on aurait par contre aimée plus dégagée du mur sonore qui l’accompagne. On pardonnera ici les ratés d’une prise de son somme toute miraculeuse en tenant compte de la précipitation (t’a catch-tu?).

À travers les festivaliers – toujours totalement trempés par l’orage – la rumeur courait : «Galaxie ne jouera pas!», «C’est annulé», «La scène est fichue, impossible de jouer!» En plein déni – et en mission ravitaillement –, il aura fallu voir la mine déçue de François Lafontaine, bière à la main, pour en arriver à l’évidence que même le festival n’annonça jamais officiellement : une des têtes d’affiche ne jouerait pas ce soir-là.

Pas de Galaxie? Qu’à cela ne tienne: Bloodshot Bill a envahi la minuscule scène de la Brasserie Dunham. Il fallait voir le public — visiblement consolé de l’absence du rock-électro fou de Fred Fortin, Pierre Fortin, Olivier Langevin, Jonathan Bigras, Karine Pion et François Lafontaine — entassé pour ne pas manquer une seule note du one man band. Impressionnant, Bloodshot Bill a enchaîné avec une énergie belle à voir ses morceaux qui jouent entre rock’n’roll et rockabilly.

Et nous aussi, on s’est presque laissés emporter dans cet oubli collectif. Presque. Malgré la déception de manquer Galaxie — et de l’apprendre officieusement à travers les jasettes des spectateurs — on a tout de même pu apprécier ce qu’on recherchait dans une ambiance à tout casser si ce n’est des sautes d’humeur spectaculaires de la météo: bon rock, bonne bière.

Alors Hops & Rock, on y retourne? Si on aime le charme et la désinvolture des événements qui se cherchent encore quelque peu, oui. Parce que malgré tout, en rentrant vers Montréal avec nos vêtements mouillés et les oreilles presque douloureuses de l’abus de décibels, la route était belle.

– Chloé Leduc-Bélanger, Mélissa Pelletier et Nicolas Roy