De plus en plus, les parents qui ont perdu un enfant se confient, osent parler de leur peine, ouvrent leur cœur sur ce deuil si difficile et si irrationnel. La romancière Virginia Pésémapéo Bordeleau a écrit ce qui ne se dit pas, a mis des mots sur des émotions si vives qu’on pourrait s’y brûler juste à lire les pages de son livre L’enfant hiver, paru aux éditions Mémoire d’encrier.

Son écriture, telle une prose bien dessinée, est pure et authentique. On lit L’enfant hiver avec frissons et peine partagée. Je ne peux donner une critique littéraire de ce roman, car la lecture y est bien personnelle. Alors je partage avec vous quelques lignes afin de partager avec vous toute la douleur, mais également toute la beauté de ses pages.

Trois temps 

Le cri : La souffrance, l’indicible, l’insurmontable. Un cri qui naît de ses entrailles comme un accouchement. La vie, la mort. La perte de cet enfant tant aimé à qui on n’a pas su donner le meilleur de soi parce qu’on n’a pas appris à le faire.

Le cri étouffé de l’enfant-adulte qui en veut à son père, à sa mère, à ses gènes qui le trahissent, à ses liens de sang qui lui polluent le corps. Régler ses comptes avec son arbre généalogique. Pour essayer de se pardonner. Essayer de comprendre. Tenter de réécrire l’histoire d’une main plus légère. L’amour au père. L’amour au fils.

«  Tu voyais plus loin dans le cœur des gens, tu savais les intentions, sentais la vérité de chacun et tu ne te trompais pas, ces hommes de passage à qui tu n’adressais pas la parole ou alors seulement par politesse, tu avais raison, ils n’étaient pas francs. Seulement, je cherchais une partie de toi dans chacun d’eux, tu étais là, très présent, et absent en même temps, tu avais peur de moi, malgré toi, il y avait ce désir ; avec maman, j’étais la seule entité féminine de ta famille […] tu avais été élevé parmi des garçons […] Ton amour m’emprisonnait, du moins la sorte d’amour que tu me témoignais. Alors tous les amours d’hommes me cernaient de leurs barbelés.»

La vie : Moment présent. Ces amies qui nous entourent de leur amour et auxquelles on s’accroche sinon on tombe sans jamais se relever. Perdre un fils à qui on n’a pas tout donné faute de modèle. Se repentir même si on sait que le ciel ne peut pas pardonner pire délit. Se pardonner soi-même même si on sait porter en soi le deuil éternel. Vivre même si l’on meurt un peu chaque jour.

«  Ton souffle demeure au sein du clan de l’Ours, celui de nos joies et de nos peines. Je me souviens de la simplicité des jours au chaud de la tente ou de l’abri sommaire, lors des marches vers les outardes ou des bêtes à panaches ; les chasses aux rêves n’ont plus le frisson de celles que nous avons laissées dans les bois clairsemés de notre passé.

Cette vie que tu n’as pas connue.

Mais les matins reviennent, les nuits à pas de loup respirent à fond sur la plénitude du monde, mon amour, tu es parti triomphant à la rencontre de l’esprit du Nord. Vers la piste des ancêtres, ceux qui portaient le poids de la vie sur des outils de pierre et de marteaux de peaux ; vers quel tremblement mon cœur sera-t-il invité lors du bal des incertitudes ? »

Sa voix : Partie la plus courte du livre. Un rêve. Son fils. Tout va bien. Le fils tant aimé, d’un autre monde maintenant, en songe.

«  Vis en paix, ma mère […] vis avec cette sagesse qui te fut accordée par tes ancêtres. Tu te sens en partie coupable de mon destin, c’est vrai cependant j’avais le choix de la route à suivre, de cela je suis seul responsable […]Tout est vivant, tu voudrais que la douleur se mutile, hurle de dégoût d’être enivrée par les blessures qu’elle t’inflige, honteuse du mal qu’elle a le devoir de t’imposer ; tu t’en prends à l’infini de ma disparition, mais tu fais partie de l’infini, nous en sommes tous issus et si tu as la force d’accepter mon départ sans maudire la création, tu sauras recevoir les joies qui te sont destinées.[…] Alors, ne pleure plus. Va et vis. »

L’enfant hiver berce le passé et le présent dans des torrents de grésil, de tempête, la douleur pelletée à grands coups de lame dans le cœur. La consommation, démon des jours et des nuits, qui a tué père, fils et tant d’autres…

Virginia Pésémapéo Bordeleau a assisté à l’agonie de son fils. Elle a écrit son histoire et celle de ses ancêtres métis. Ils sont désormais éternels par ce livre.

Élizabeth Bigras-Ouimet

L’enfant hiver, Virginia Pésémapéo Bordeleau, Mémoire d’encrier, 2014.