Katia Gagnon, journaliste au quotidien La Presse, fait revivre Marie Dumais, le personnage central de son premier roman La réparation, paru en 2011. Nous suivons donc encore l’élaboration et les interviews menant à un reportage social portant cette fois-ci sur Stéphane Bellevue, un pédophile qui reprend sa liberté après avoir purgé sa peine carcérale. Pourtant, même si Bellevue est le sujet principal du roman, ce sont surtout les intervenants qui l’ont côtoyé durant sa vie entière que Marie Dumais cherche à rencontrer. En étant référée d’une personne à une autre, elle réussira à avoir une vision globale de la vie du pédophile. À cette histoire se greffe celle de Jade, une jeune mère escorte dépendante au crack et Louis Hétu, un libraire conseillant Marie Dumais dans ses lectures de loisir.

En début de roman, on nous présente cinq personnages, comme s’ils allaient faire partie intégrante de l’histoire, mais certains ne reviendront pas de tout le roman. On a l’impression que certains sont plaqués là que pour expliquer les autres ou pour lancer le récit. La présentation des personnages est par ailleurs très intéressante et donne envie d’en savoir plus sur eux, c’est seulement dommage d’avoir créé une attente qui ne sera pas comblée chez le lecteur.

Comme souvent dans la réalité, une histoire sordide en cache souvent une autre. Le meurtre commis par Bellevue est un acte d’une indicible atrocité, mais on comprend au fil des découvertes de Marie Dumais que la vie du criminel est une suite d’abandons et de rejets venant de toutes parts. Certaines personnes ont tenté de l’aider, souvent sans grand succès. Enfant de l’inceste, Bellevue agit toujours afin de provoquer le rejet qui a formé son enfance. Katia Gagnon ne cherche pas à excuser Bellevue. Au contraire, elle tente d’expliquer sans tomber dans le sensationnalisme une réalité crue et désarmante. On n’oublie jamais la petite victime, et on comprend surtout qu’avant d’être agresseur, Stéphane Bellevue a aussi été victime, ce qui explique, mais n’excuse pas les gestes. Tout ça n’est pas sans rappeler l’histoire vraie de Sébastien Livernoche, petit garçon tué par Mario Bastien il y a de ça quelques années au Québec. C’est d’ailleurs sur cette histoire qu’est calqué le roman de Gagnon.

Pour ce qui est de Jade et des autres personnages, j’ai parfois l’impression qu’ils auraient mérité leur propre roman surtout que les chapitres portant sur le monde de la prostitution et des escortes sont bien écrits et empreints de vérité, tout comme ceux portant sur la vie personnelle de Marie Dumais. On comprend à la lecture que ce n’est pas pour rien que Jade est présente au roman. Malgré son histoire à la fois triste et choquante, c’est par elle à la toute fin qu’une parcelle d’espoir viendra éclaircir toutes ses pages si sombres.

– Elizabeth Lord

Histoires d’ogres, Katia Gagnon, paru chez Boréal, avril 2014. 248 pages.