Irrévérencieux, révolté, décalé, psychotique, sont tous des adjectifs qui collent très bien au cinéma de Ben Wheatley. Son adaptation du roman dystopique High-Rise de J.G. Ballard – dont l’œuvre a déjà été adaptée au cinéma par Cronenberg (Crash, 1996) et Spielberg (Empire of the Sun, 1987) – est en parfaite logique avec sa filmographie.

Bien qu’il ne scénarise plus ses films depuis Kill List (2011) son propos d’ensemble se tient dans une cohérence assez constante. La politique hante son œuvre depuis toujours, mais elle devient graduellement partie intégrante des récits qu’il met en scène. Ses premiers films analysent l’implosion de la cellule familiale par son inéquation avec l’ordre social, toujours en contexte avec un genre cinématographique différent : le film de gangster (Down Terrace, 2009) l’horreur (Kill List) et la comédie noire (Sightseers, 2012). Mais à partir d’A Field in England (un drame d’époque psychédélique cette fois) la famille ne peut plus exister, puisque c’est la société elle-même qui tombe en ruine, qui s’effondre sur ses propres fondations. 

Un sentiment que Wheatley sait recréer à perfection, et qui est l’un de ses motifs récurrents, narrativement et formellement, est le malaise. Dans High-Rise, le malaise est le point de départ du film, alors qu’on voit les habitants d’un gratte-ciel tenter de survivre, un peu comme les protagonistes d’un film post-apocalyptique : ils se nourrissent d’un chien cuit dans un BBQ improvisé, se défendent vêtus d’une armure faite en mâchoires humaines, et se divertissent en regardant une tête pourrie logée dans une télévision. Cette scène d’ouverture précède un flash-back de presque deux heures lors duquel on sera témoin de la déchéance progressive de toute la société – à l’échelle d’une tour d’habitation.

Le projet High-Rise est le sommet du modernisme. Immeuble où les jardins luxuriants, les serres, les potagers et même un cheval, coexistent avec des chambres blanches et aseptisées, des ascenseurs à haute vitesses recouverts de miroirs et un super marché de grande surface. Le personnage joué par Tom Hiddleston déménage dans cette immense allégorie sociale en béton, où les démunis sont littéralement au plus bas, et les plus riches, dont l’architecte, Monsieur Royal, au sommet.

Si la prémisse est grosse comme le bras, le traitement est tout en subtilité. L’écroulement de la hiérarchie se fait doucement, alors que les liaisons se tissent, que les plus nanties s’aliènent les autres et que l’horreur émerge du quotidien. C’est l’irruption de l’inquiétante étrangeté, véhiculée par le flou des personnages, ainsi que par la réalisation déconcertante de Wheatley : les cadres étranges, les coupes qui semblent maladroites, mais qui sont là pour décontenancer et qui trouvent tout leur sens dans le chaos ordonné qui s’établit. Le flou et le chaos de l’intrigue sont contrastés par la grossièreté des personnages et par les effets de la mise en scène, ce qui finit par donner une logique propre au film.

À l’instar du roman d’anticipation, le spectateur, titillé par l’invasion progressive du futur sans espoir dans un présent utopique, est régulièrement invité à prévoir comment ce microcosme va dégénérer. Situer la temporalité du film lors des années soixante-dix, c’est-à-dire le début de la fin du progressisme politique et l’avènement du thatchérisme, est un coup de génie. Faut dire que le roman est sorti en 1975, lors d’une période clé de l’histoire, juste au moment où les choses ont commencé à chambouler. Ce récit du désenchantement postmoderne qu’est High-Riseà la fois un mythe fondateur de l’apocalypse économique et sociale, et un conte allégorique jouant avec les clichés – met en lumière le cafouillis dans lequel s’est embourbé tout l’Occident, et fait réfléchir : la fin du monde a peut-être bien eu lieu lors des années soixante-dix.

Boris Nonveiller

High-Rise de Ben Wheatley est présenté au Cinéma du Parc du 27 au 1er juin.
Pour l’horaire complet, c’est ici.