Avec Hereditary, Ari Aster propose une facture artistique achevée et ce, dès le premier plan. Une cabane dans un arbre, vue à travers une fenêtre, évoque d’abord la photographie. La musique de Colin Stetson (dont il faut absolument découvrir la singulière discographie, si ce n’est déjà fait) donne à l’image sa saveur macabre. Un lent mouvement arrière s’amorce pour nous révéler un atelier où sont disposées plusieurs maquettes de maisons (le personnage principal étant une miniaturiste). La caméra s’approche d’une de ces maisons pour s’intéresser à une chambre où dort un garçon. L’éclairage change légèrement, un homme entre dans la pièce et voilà que les spectateurs sont happés dans la tragédie des Graham. Avec ce premier plan, Aster élabore visuellement une promesse de conteur, libre aux spectateurs de se prêter au jeu.

Il faut dire que pour traduire sa vision, le réalisateur a su choisir ses collaborateurs. Le travail de caméra de Pawel Pogorzelski est fascinant. Sa façon de travailler les cadrages et les mouvements de caméra en collaboration avec le montage (Jennifer Lame qui signe les films de Noah Baumbach depuis Frances Ha) assure une proposition visuelle franche qui avance main dans la main avec la musique envoûtante de Colin Stetson et le travail de minutie de la direction artistique. La mise en scène est appuyée sans être forcée pour donner à l’identité cinématographique de l’œuvre sa pleine singularité. Oui, on a comparé Hereditary à toute une pléthore de films d’horreur marquants, mais il serait faux d’affirmer qu’il n’est qu’une pâle émulation. Même s’il parsème son long métrage de divers hommages aux piliers du genre (qui en est un qui adore se célébrer lui-même, disons-le), Aster marche au rythme de son propre tambour et c’est ce qui fait la force et la faiblesse de l’œuvre.

La première partie du film nous présente un drame intime sur le deuil et sur les blessures familiales qui nous sont léguées. Annie Graham (Toni Collette) perd sa mère des suites d’une longue maladie. Plus encore que d’accepter de faire face à l’absence, elle doit apprendre à faire la paix avec les conflits et la culpabilité qui va souvent de pair avec le deuil. On ajoute à cela les stigmates reliés à la maladie mentale dont le personnage porte encore les traces et on obtient un beau cocktail névrotique. Mère de deux enfants (Alex Wolff, dont on vous parlait avec My Friend Dahmer, et Milly Shapiro), elle examine sa douleur tout en essayant de demeurer un roc pour sa famille. L’exploration de ces thèmes est faite avec beaucoup de sensibilité et Aster démontre qu’il n’a pas peur de creuser dans ce que la vie nous offre de plus noir. Toni Collette reste fidèle à elle-même en offrant une performance généreuse et téméraire, étant une de ces rares actrices capables d’être à la fois une figure maternelle rassurante et inquiétante.

C’est alors que le malheur s’abat sur la famille pour une deuxième fois…Pour cette deuxième partie, Aster embrasse l’horreur dans tout ce qu’il a de grotesque et s’y jette sans retenue, frôlant parfois l’exagération. Les ficelles grossissent et le folklore visité ne trouve pas tant de résonance avec les thèmes préalablement explorés avec profondeur. Mais le jeu des acteurs et la maîtrise technique arrivent à faire pardonner ces quelques imperfections. Si certains ne trouveront pas dans ce film matière à glacer le sang pendant la projection, il est fort à parier que son effet se fera sentir à rebours et que ses images viendront s’incruster dans les esprits, une fois les lumières de la maison éteintes.

Hereditary propose un mélange intéressant de film d’horreur, de drame familial et de cinéma d’auteur et la maîtrise époustouflante d’Aster pour son médium, propose un voyage intéressant pour parler de deuil et de blessures familiales même si le scénario ne tient pas toutes ses promesses.

Rose Normandin

Hereditary est en salle depuis le 8 juin 2018.

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