Crédit photo : Jean-Michel Duclos

Nathaël Molaison est poète et performeur. Son premier recueil, il n’y aura pas d’autres saisons, est paru en 2016 aux éditions La morue verte, une maison d’édition vouée à la diffusion d’œuvres d’artistes madelinots et d’ouvrages portant sur les Îles de la Madeleine. C’est la poète Rosalie Trudel qui a accompagné l’auteur dans le processus de direction éditoriale du livre.

MS : Vous êtes un jeune poète qui a déjà de nombreuses expériences dans le domaine culturel. Pouvez-vous nous parler un peu du parcours qui vous a mené à la poésie et à l’écriture de ce premier recueil?

NM : J’ai d’abord été un amoureux de théâtre, quelqu’un qui aimait être sur scène pour faire entendre des mots. Je crois que la poésie est un peu arrivée par là. Je me suis longtemps intéressé à la mécanique du langage, à l’articulation des mots, à l’utilisation de la voix. C’était donc naturel pour moi que de vouloir explorer le territoire de la parole. Pour moi, l’écriture se passe d’abord en dehors du livre, en dehors du papier. Mes premiers projets misaient surtout sur la voix et l’acte de lire, de réciter, de performer le texte.

L’écriture de ce recueil correspondait pour moi à un retour aux sources, aux racines de mon écriture. J’ai voulu retrouver le papier et son silence, l’état contemplatif qui accompagne souvent la poésie. Un retour aux Îles de la Madeleine semblait alors tout indiqué.

MS : On perçoit, à lire le recueil, que le paysage prend une place importante. C’est quelque chose que j’ai pu remarquer chez d’autres poètes liés aux Îles. Peut-on dire que ce lieu porte en lui-même un certain appel à la poésie? En quoi cet appel vous a-t-il rejoint?

NM : C’est certain que le fait d’habiter sur une île nous confronte à la nature. Il est donc difficile d’en faire abstraction. Le paysage fait partie de nous. On ne se sent jamais aussi vulnérable aux Îles que devant la tempête, face à la mer. En ce sens, je crois que oui, le lieu porte une certaine poésie. Ce qui me touche de ce lieu, c’est une sorte de sentiment du sublime, du plus grand que soi. Le paysage ici porte des histoires : tragédies, pertes, mais aussi amours, naissances. Je dis souvent qu’il est difficile de ne pas être authentique dans un tel environnement. Devant ce spectacle de la nature, comment faire semblant, comment essayer d’être autre chose que nous-mêmes?

MS : Vous dites que le paysage peut être porteur de tragédies, de naufrages, et ça m’amène à aborder le propos central de votre recueil, soit la rupture avec l’autre. À première vue, on y parle d’un amour perdu, d’une séparation, mais ce serait rester sur un plan plus anecdotique. On sent, dans le recueil, que cette histoire s’ouvre à une dimension plus large, à l’impossibilité d’une communication absolue entre deux solitudes, par exemple.

NM : Dans la mesure où ces solitudes n’arrivent jamais vraiment à se joindre, oui. Malgré cette adresse au tu désirante, dévorante même, malgré la présence de temps à autre d’un nous qui reste vague, l’Autre reste toujours à distance, loin parce que différent, parce que Autre, justement. L’Autre, lui, ne prend jamais parole : c’est ce qui fait son altérité. Alors on le magnifie, on l’observe un peu comme on observe la nature, avec fascination, mais sans que la communication ne se fasse. Et cette rupture qui a lieu, elle a lieu au moment où le je trouve un autre lieu que le regard de l’autre pour se définir.

MS : Il y a donc comme une prise de conscience de soi qui se réalise au fil de la traversée du recueil, un peu comme dans un récit initiatique. Peut-être est-ce ce que signifient ces deux très beaux vers du dernier poème: « à présent/ j’héberge la tempête ». Le titre, à cet égard, m’apparaît un peu énigmatique, quoique très beau. Le mot « saison » revient à deux reprises dans le recueil. Quelle est cette saison qui ne viendra pas? J’ai plutôt l’impression qu’elle advient, finalement, en un certain sens…

NM : Le titre, pour moi, est une sorte d’affirmation. Ces saisons qui approchent, j’y vois une sorte de fatalité. Un témoignage que les choses avancent, qu’elles doivent avancer. Dire « il n’y aura pas d’autres saisons », c’est résister, c’est refuser que les choses changent. Mais c’est aussi affirmer que les saisons qui sont derrière soi, les épreuves que l’on a pu traverser à leur passage, on ne les retraversera pas, que la tempête est traversée.

MS : Pourrait-on dire, à la lumière de ce que vous venez d’évoquer, que votre démarche d’écriture, en l’occurrence celle de ce recueil, va de pair avec une certaine évolution? Autrement dit, diriez-vous que l’écriture de la poésie nous transforme sur le plan personnel?

NM : Je crois que oui. Un ami me faisait remarquer récemment que j’aborde rarement un nouveau projet sans qu’il n’y ait en dessous une intention toute personnelle, une question à explorer. Cette question, si elle reste en arrière-plan, et même si je n’entends pas la régler, nourrit mes réflexions tout au cours de l’évolution du projet. L’écriture, à mon sens, est aussi un outil d’analyse. Pour moi, ce qu’il y a de merveilleux, voire de magique avec la poésie – et avec l’écriture en général –, c’est que cette parole naît d’elle-même : on ne la provoque pas, on la convoque.

MS : Toujours en ce qui concerne cette transformation que permet la poésie, pourriez-vous nous parler de vos influences en tant qu’artiste en général, mais tout particulièrement en ce qui concerne la poésie? Vous inscrivez-vous dans une certaine mouvance ou une certaine parenté d’esprit avec des auteurs d’ici ou d’ailleurs?

NM : Je me sens évidemment une parenté avec plusieurs de mes pairs insulaires (Suzanne Richard, Georges Langford, Christine Arseneault-Boucher) et avec l’écriture moderne acadienne (Daigle, Chiasson). Mais je crois que mes influences sont souvent en dehors de la poésie. Entre autres, j’admire le travail de l’artiste de performance Marina Abramovic et celui de Samuel Beckett. Ces deux artistes ont en commun une réflexion sur la présence, sur la relation entre spectateur et œuvre, ce qui est un sujet qui me touche beaucoup.

MS : En terminant, j’aimerais laisser nos lecteurs apprécier quelques passages de votre recueil. Y en a-t-il un qu’il vous tiendrait à cœur de partager?

NM : Il y en a un que je me plais particulièrement à réciter, parce qu’il symbolise beaucoup mon entrée dans l’écriture :

« mon odyssée commence
je me lance et obéis

une pierre sur les lèvres
je me nourris
d’espaces dans la foule

mes narines s’ouvrent
ivres de la noyade »

 

 

 

 

– Propos recueillis par Mathieu Simoneau

il n’y aura pas d’autres saisons, Nathaël Molaison, Les éditions La morue verte, 2016.

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