Enfin ! Des artistes qui cessent de prendre les classiques pour une Sainte Vierge et qui découvrent tout le plaisir lascif qu’ils peuvent avoir dans la relecture, dans une réappropriation qui leur soit propre. Des artistes qui jouent sur les limites du risible avec la tragédie d’Hamlet, le roi du Danemark, pour nous donner à voir un ingénieux spectacle burlesque. « Il n’y a que 5 % du texte original de Shakespeare dans le spectacle », indique Martyn Jacques des Tiger Lillies, un trio musical londonien des plus originaux qui accompagnait la mise en scène avant-gardiste de Martin Tulinius mercredi dernier à la Cinquième Salle de la Place des Arts. Je dirais plutôt qu’il y a 100% du texte original digéré à travers la subjectivité d’une compagnie danoise qui habite son temps et qui fait ressortir l’obscurité de l’être humain par ce cabaret punk.

Les intrigues, qui se concentrent autour de la folie d’Hamlet voulant venger son père et éloigner sa mère de son oncle Claudius tout en étant amoureux de l’ingénue Ophélie, sont narrées par les musiciens aux visages clownesques. Chant, accordéon, piano, percussions et contrebasse s’entremêlent avec l’aura macabre du prince et de ses épaulettes surdimensionnées. La tête des cinq acteurs sur scène transperce le décor pour faire entendre leur voix dans tout le charme de l’accent britannique. « His mother copulates with the new king / While her old husband’s corpse is still warm / The king is dead, long live the king », chantent-ils en exhibant leur coupe de champagne sur une table à la renverse. Ils retirent doucement leurs vêtements et une projection du visage d’Hamlet apparaît sur leur corps. Le visage se rapetisse vers celui de l’acteur principal et continue de parler. « Are you going mad Hamlet ? / You torture every fibre of your soul for what ? A blow-job a hand-job a bead of snot / This world is filled with things corrupt / You know it’s poisoned in its guts ».

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Dans sa souffrance, Ophélie s’adonne à des jeux d’équilibre et de souplesse sur les barreaux de son lit. Elle rêve qu’elle se fond avec Hamlet dans un temps suspendu. « Is my love a cadaver / a train that’s run its course / Are the tears that trickle down my face its suicidal force ». Elle est bercée par les bras géants d’une marionnette sortie du mur, puis elle est secouée par la folie de son prince. « Are you too mad Hamlet to see each of us is flawed / Each lives in the brothel each one is a whore / But Hamlet will not them forgive / Human frailty live let live ». Hamlet se tortille sur le sol, s’engouffre dans sa schizophrénie et s’improvise comme ventriloque avec les autres acteurs présents. La deuxième partie montre un Hamlet plus confiant qui va même jusqu’à serrer la main des spectateurs avant de reprendre son spectacle. Ses vêtements se modernisent. Il tire une corde imaginaire et fait apparaître une série de pantins. « They play on you a marionette / They control you all is set / Pull the strings and watch you dance / You really didn’t stand a chance ». Il y a des projections de feu, des murs qui s’écroulent également pour laisser place au duel final avant le suicide d’Ophélie dans les eaux.

Hamlet – The Tiger Lillies est un bel exemple d’une pièce contemporaine qui met en parallèle la fragilité de la vie et le rire. Elle retire Hamlet de son personnage intellectuel pour le glisser dans le monde de l’émotion. On dit que les puristes pourraient être choqués. Par quoi ? Leurs propres limites, probablement.

Vanessa Courville

À noter que la pièce théâtrale et musicale Hamlet – The Tiger Lillies est jouée du 12 au 18 novembre 2014 à la Cinquième Salle de la Place des Arts.