Elle m’inquiétait un peu cette Grande odalisque quand je l’ai vue s’en venir. Il y a d’abord eu une campagne de pub plutôt ronflante pour annoncer cette étonnante collaboration. D’un côté, Bastien Vivès, la nouvelle coqueluche des bédéistes français depuis qu’il a gagné le prix Révélation à Angoulême en 2009 pour son excellent Goût du chlore, et de l’autre, le tandem Ruppert et Mulot : les deux enfants terribles de la BD indépendante ayant un goût particulier pour la provoc. Pour compléter le tout, l’album paraît chez Dupuis (aucun des trois auteurs n’est un habitué de la maison), dans leur collection Aire Libre. Ajoutons aussi que le trio signe à la fois le dessin et le scénario…

Mais mes doutes se sont effrondrés dès la lecture des premières pages du livre : deux cambrioleuses de haute volée s’introduisent dans le musée d’Orsay pour voler un tableau, et pas n’importe lequel puisqu’il s’agit du Déjeuner sur l’herbe de Manet. Le tout est mis en scène de façon très sobre, très classe : un vrai film d’espionnage. Impossible de résister à l’efficacité de l’action et du découpage du récit, absolument impeccable. Nos deux Charlie’s Angels nouveau genre vont cependant avoir besoin de renfort pour leur prochain coup : La grande odalisque d’Ingres en plein Musée du Louvre! C’est alors que Sam, une hallucinante cascadeuse de moto complète le trio.

La fusion entre Vivès et Ruppert et Mulot fonctionne très bien. Au niveau du scénario, on distingue clairement qui a écrit quoi. Stratagèmes absurdement compliqués qui aboutissent souvent en grosses tueries : ça c’est du Ruppert et Mulot tout craché. Conversations adolescentes, textos de rupture amoureuse, scènes de night-club débauchées : là, c’est du Vivès. Car malgré le professionnalisme des trois filles et leur efficacité à voler quoi que ce soit, où que ce soit, elles restent de jeunes femmes à peine sorties de l’adolescence, obsédées par les « plans cul » et les beaux mecs. Le récit alterne donc entre scènes d’action effrénées et péripéties au côté girly bien assumé. Et ça marche : on prend autant de plaisir à voir les filles s’extasier sur une vieille paire de patins à roulettes au look rétro qu’à les voir faire exploser des hélicoptères au bazooka (eh oui).

Pas évident cependant de distinguer qui a fait quoi au niveau du dessin. D’une grande sobriété, même aux moments où l’action aurait permis une mise en scène bien plus grandiose, le trait reste simple et efficace. Ce que les personnages manquent en expressivité (ils n’ont parfois aucun visage de dessiné), ils le gagnent en mouvement et en fluidité. Cela dit, ça ne plaira certainement pas à tout le monde, surtout aux habitués de la collection Aire Libre qui accueille d’habitude des dessinateurs plus classiques ou réalistes.

Bref, des pitounes, des guns, des explosions, des crises de larmes : du gros fun brut. À vos libraires gens!

– Émile Dupré

La Grande odalisque

De Bastien Vivès, Ruppert, Mulot

Dupuis, Aire Libre, 124 pp.