Gloria, une jeune thanatologue (comme dans croque-mort, vous avez bien compris), s’enfuit de son Estrie natale pour se réfugier à Winnipeg. À vingt-quatre ans, elle a besoin de grands espaces pour mettre de l’ordre dans sa vie, mais surtout dans les dernières paroles que son pères lui a dites. Car ce dernier va mourir : face à l’imminence de sa mort, il s’ouvre à sa fille et cherche à lui transmettre ce qu’il a été. C’est sur ce dialogue de sourds qu’est construit Go West, Gloria, premier roman de Sarah Rocheville. Alternant entre la voix de l’un et l’autre, le roman se lit comme un duel entre deux volontés diamétralement opposées à l’issue incertaine.

Le pari de Rocheville est audacieux. D’abord, faire ressentir la fuite de Gloria et sa recherche d’un nouvel équilibre dans cette ville manitobaine tout en extrêmes et en contrastes. Ensuite, révéler peu à peu la vie de ce père qui n’en a jamais été un pour donner l’ampleur de l’héritage que celui-ci cherche à léguer à sa fille. Surtout, tisser des ponts entre ces deux êtres, ces deux solitudes pour arriver enfin à les raccommoder.

Les premières pages du roman ont tout pour capturer l’attention. Les pensées désordonnées de Gloria après les interminables heures de route et ses premières impressions sur Winnipeg permettent de découvrir une jeune femme blasée mais attachante. Ce n’est pas sans poésie qu’elle livre ses réflexions, par exemple lorsqu’elle entre dans la ville : « Le silence plein des longs voyages faisait place au silence creux des arrivées. » Les questionnements des deux narrateurs sur le sens de la vie, de la mort, et de l’importance relative de celles-ci sont de la même teneur. Mais le roman, qui pourrait donner lieu à des moments de grande sagesse, n’arrive pas à s’ancrer dans une vraisemblance qui lui serait pourtant salutaire.

Des personnages peu crédibles

Dans Go West, Gloria, le plus grand hic, ce sont les personnages, et en particulier celui du père. Ce dernier s’impose dès le départ comme une figure narcissique dont l’autorité ne saurait être remise en question. On comprend que les chapitres qui lui sont attribués sont en fait les paroles qu’il a livrées de vive voix à sa fille. Le texte est donc ponctué de « Ne soupire pas, de grâce » et autres commentaires qui sont destinés à son interlocutrice. Pourtant, jamais la voix de Gloria ne se fait entendre, jamais ne semble-t-elle même présente dans cette voiture où a lieu la conversation. Ce rappel constant que le jeu se joue à deux – car le père est un gambler et ne cesse de l’affirmer – ne fait qu’alourdir le texte et rend le patriarche absolument antipathique. Pire, il fait apparaître le caractère invraisemblable de cette conversation, mais aussi de tous les souvenirs dont il est question.

La fille, à côté du père, disparaît tant elle est fade et réservée. De son quotidien manitobain, on n’apprend rien ou presque; quelques commentaires sur le vin de mauvaise qualité, un penchant pour un collègue qui n’ira jamais plus loin que l’allusion, une balade en raquette ou encore quelques souvenirs d’enfance. La femme têtue des premières pages s’efface et devient une parenthèse dans son propre récit, incapable comme elle est d’avoir de l’ambition, du désir, des envies. Attendre la mort de son père, c’est tout ce qu’elle fera du roman.

Difficile d’embarquer dans une histoire où les personnages se campent sur leurs positions et ne font l’objet d’aucune évolution psychologique. Comment croire à ces réflexions sur des thèmes si riches – la vie, la mort, la filiation – si les voix qui les portent sont unidimensionnelles? La fin vient apporter quelques réponses, certes, mais on se désole qu’elles n’arrivent pas plus tôt pour éclairer de leur lumière ce récit aux multiples incertitudes. Malheureusement pour Rocheville, ce premier roman n’est pas à la hauteur de ses prétentions; tout comme Gloria, on revient de l’ouest sans y avoir jamais vraiment été.

– Chloé Leduc-Bélanger

Go West, Gloria, Sarah Rocheville, Leméac, août 2014.