Un peu plus de deux ans après la présentation de Swan Lake à Montréal, Dada Masilo était récemment de retour sur les planches du Théâtre de Maisonneuve de la Place des Arts pour offrir au public québécois sa version du ballet romantique Giselle. Danse Danse ouvre fièrement sa 21e saison avec celui-ci. En représentation jusqu’au 29 septembre 2018, Masilo propose une interprétation impressionniste qui renouvelle à tous les égards ce ballet classique de 1841 des chorégraphes Jules Perrot et Jean Coralli.

En effet, la danseuse et chorégraphe bouleverse tous les principes de l’œuvre : la trame narrative, les figures, la scénographie, les costumes. Dès l’entrée en scène des premiers danseurs, la proposition ne pourrait être plus limpide. Le spectateur est propulsé dans un village africain où des femmes paysannes habillées en chiffons campagnards jacassent ensemble. Elles se dandinent et se taquinent tout en travaillant. Giselle, interprétée par Dada Masilo elle-même, est parmi elles.

Jeune paysanne au cœur pur, elle tombe sous le charme d’Albrecht (Xola Willie), qui la berne. Le bel amoureux n’est pas de son rang social, il est le duc de Silésie, fiancé à la fille du duc de Courlande, Bathilde. Malgré les remontrances de sa mère qui voulait la protéger d’un amour dévastateur, avant que le chat ne sorte du sac, Giselle s’était entêtée pour poursuivre sa relation avec Albrecht. Elle est d’autant plus désespérée lorsqu’elle apprend la vérité. Tous dans le village, y compris sa propre mère, se moquent alors d’elle. Au lieu d’être soutenue par ses proches, elle est esseulée. C’est par un jeu d’ombre et de lumière que le corps de Giselle s’effondre, et elle meurt.

Spectaculaire dans sa scénographie, le deuxième acte annonce sans détour ses couleurs. Les Wilis – êtres éconduits par un amoureux ou une amoureuse, morts par trahison, cherchent vengeance – sont magnifiés par leur robe d’un rouge sang éclatant. Terrifiants, ces esprits vengeurs ne laisseront aucune chance de survie à Albrecht. Myrtha, la reine des Wilis, interprétée par Llewellyn Mnguni, s’impose comme une sorcière maléfique. La puissance de ses mouvements est d’une beauté crue, qui prend aux tripes, tant ses gestes précis tentent d’exulter une colère profonde et ainsi provoquer une libération salvatrice pour Giselle. En tuant Albrecht, l’amoureuse blessée délivre son âme.

La culture sud-africaine de Dada Masilo

Originaire de l’Afrique du Sud et formée dans la pure tradition du ballet classique, avec tutus et pointes, la danseuse et chorégraphe revisite Giselle en intégrant diverses techniques de danse, dont celle typique de son ethnie d’appartenance, le Tswana. C’est donc avec une fluidité épatante que les mouvements entremêlent ballet classique, contemporain et Tswana. Les chorégraphies, complexes et puissantes, témoignent du talent sensible et de la grande maîtrise de Masilo pour son art.

Non seulement la chorégraphe réussit à intégrer des éléments de sa culture dans ses compositions, mais elle modernise également la trame narrative de ce ballet en redonnant du pouvoir au personnage de Giselle. En déconstruisant la chute de l’œuvre, Masilo prend position. Tandis que la Giselle classique pardonne, la sienne s’affirme et se libère. Le propos n’est pas à proprement parler féministe, mais il ouvre grande la porte pour le décloisonnement des mœurs, et ce, autant féminines que masculines.

La performance de chaque membre de la troupe est hautement énergique et hypnotisante. Les corps portent le poids du travail acharné, les voix se font entendre par des cris et des lamentations, les mains claquent à l’unisson, les pas incessants de va-et-vient entre les danseurs, comme autant de rejets et d’accueils, expriment les tensions sociales héritées de vieilles traditions. Les interprétations sont impressionnantes par leur intensité et l’habileté à conjuguer parfaitement la mixité des styles.

À la fin du spectacle, une fois tous les éléments mis les uns avec les autres, les uns à la suite des autres, ceux-ci forment un tout extrêmement touchant. Autant dans sa proposition que dans son propos, le résultat organique, voire animal, est un pur envoûtement. Qui n’a jamais eu le cœur brisé après avoir aimé passionnément ? Qui n’a jamais été trahi ? Alors, des fragments de douleur restent tapis dans le creux du cœur, tel un pincement qui surgit de façon inattendue à la suite d’une réminiscence. Comme une poignée de poudre, dont les particules, qui une fois lancée dans les airs, ne retombent pas toutes sur le sol.

Marie-Paule Primeau

Le spectacle Giselle de la compagnie The Dance Factory est présenté par Danse Danse au Théâtre de Maisonneuve de la Place des Arts jusqu’au 29 septembre. Pour toutes les informations, c’est ici.

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