Le roman raconte l’histoire de Gabriel Cohen, un agent immobilier dans la trentaine, et de sa rencontre avec Juliette, une nouvelle collègue de travail. Après leur aventure, Juliette tombe enceinte et décide de garder le bébé, au grand dam de Gabriel. Celui-ci l’invite à habiter chez lui, espérant que la proximité amènera aussi l’animosité et qu’elle finira par changer d’idée. Bientôt se resserre autour de lui un tissu de magouilles et de chantage qui l’oblige à marier Juliette et à assumer son rôle de père.

Je n’ai pas du tout aimé le roman de Fitoussi. Je m’explique.

D’abord, il est misogyne. Il est possible de faire un roman sur une femme qui « force » un homme à avoir un enfant avec elle; c’est une situation qui se produit et dont on peut parler sans tomber dans le sexisme. Là où j’ai un problème avec Gabriel et Juliette, c’est que les femmes sont systématiquement dépeintes comme des manipulatrices ou des folles; elles n’ont aucune profondeur, aucune complexité qui permettraient de jeter un éclairage intéressant sur cette grossesse imposée. Ainsi, Juliette complote avec la mère et la sœur de Gabriel afin de le piéger dans le mariage et la paternité. Les hommes, quant à eux, sont montrés comme des mollassons mal mariés et malheureux, que leurs femmes mènent par le bout du nez.

Si le sexisme est présent à travers les personnages, il l’est aussi dans la narration elle-même. J’ai vraiment eu l’impression que le narrateur était un vieux mononc’ qui fait des jokes sexistes sans aucune retenue parce que dans sa tête, tout le monde est sexiste et que c’est socialement acceptable. Si c’était une narration au Je, ça pourrait passer, tant que c’est cohérent avec le personnage (comme les personnages de Houellebecq, par exemple), mais ce n’est pas le cas : nous avons affaire à un narrateur omniscient. Le ton est humoristique; Fitoussi possède le sens de la formule. Il m’a parfois fait rire, mais la plupart du temps m’a fait soupirer d’exaspération. On pourrait arguer que le narrateur est ironique, mais l’ironie implique un deuxième niveau qui ridiculise ce que le premier est en train de dire. Or, ce deuxième niveau ne transparait pas du tout dans la narration. On pourrait aussi dire que son humour l’excuse – « Ben non, capote pas, c’est juste des jokes ! » – mais quand on répète toujours la même blague, à un moment donné, ça devient lassant, voire insultant.

Ensuite, le narrateur semble prendre un malin plaisir à médire sur les Québécois. Je considère que l’autodérision est très importante – tant individuellement que collectivement – pour ne pas se prendre trop au sérieux, mais à force de laisser entendre que les Québécois sont mous et ignares, le narrateur tombe dans une généralisation condescendante frôlant le racisme. Juliette vient du Saguenay, ce qui donne lieu à une description de la région comme étant une campagne reculée et arriérée, où des ouvriers alcooliques se marient avec leurs cousines chômeuses. Le séjour de Gabriel – un juif né en France – chez sa belle-famille est tout simplement ridicule : les Québécois passent pour de beaux épais et débitent toutes sortes de préjugés antisémites en riant grassement.

Enfin, à tout ceci s’ajoute un humour cynique qui ridiculise tout ce qui ressemble à de l’amour ou de l’amitié. À en croire le narrateur, aucun couple n’est heureux, aucun parent ne se félicite d’avoir eu un enfant, et ceux qui le font sont aussi stupides que naïfs. Cette intransigeance justifie que la 4e de couverture mentionne ceci : « un roman pour celles qui souhaitent comprendre comment et pourquoi les hommes fuient la paternité et pour ceux qui se sentent piégés par la domesticité. » Pourtant, Gabriel et Juliette n’est pas une exploration honnête de l’angoisse de la paternité ou de la vie rangée – plusieurs romans ont abordé ces sujets – mais une démonstration de l’opinion du narrateur sur ceux-ci. Donc, à moins de partager l’avis selon lequel la paternité amène le malheur et que la vie de couple est ridicule, il est virtuellement impossible d’apprécier ce roman.

J’aimerais être clair : un personnage n’a pas besoin d’être aimable pour être intéressant; pensons à Abel Tiffauges dans Le roi des aulnes (Michel Tournier), à Mino Torrès dans Soudain le minotaure (Marie-Hélène Poitras) ou à Humbert Humbert dans Lolita (Nabokov). Ces trois personnages font l’objet d’une exploration légitime de la nature humaine que l’auteur mène en laissant son égo de côté, dans le seul but d’améliorer notre compréhension du monde et des gens qui nous entourent. Il n’y a rien de tel dans Gabriel et Juliette; les personnages sont tous déterminés par leur genre, tandis que le narrateur professe son cynisme comme un gourou sa « sagesse ».

J’ai plusieurs fois voulu arrêter ma lecture, mais j’ai persévéré en espérant que le roman me donnerait tort : il ne l’a pas fait. Au contraire, il s’empire. Ainsi, après avoir manipulé Gabriel pour qu’il couche avec elle, Juliette lui assène un coup de cendrier sur la tête et finit par le tenir par les couilles après avoir porté plainte contre lui pour violence conjugale – toujours avec l’assentiment de la sœur de Gabriel. Celui-ci finit par se résigner à avoir un enfant, et le roman se termine sur un passage hallucinant, décrivant les souffrances de Juliette lors de son accouchement pendant que Gabriel s’en réjouit. Voici donc comment le roman se termine :

Quand les forceps sortirent l’enfant, Gabriel coupa le cordon ombilical et apporta le bébé à Juliette, une jolie petite fille rousse. La maman observa son poupon un bref moment et craqua. Sanglotant de façon disgracieuse, elle repoussa l’enfant : son visage était ratatiné, ses traits étaient grossiers, ses pleurs étaient rauques. Juliette sombra immédiatement dans une profonde dépression post-partum. Gabriel espérait que les symptômes seraient associés à une perte significative de libido. Juliette allait devoir déconstruire l’idée romantique qu’elle se faisait de la maternité et prendre conscience du rôle difficile qu’elle devrait maintenant jouer. Gabriel sortit discrètement et se dirigea vers la cafétéria pour boire un café. Il s’assit à une table où trainaient quelques journaux abandonnés. Il s’attarda sur son horoscope : “Un événement risque de survenir aujourd’hui. Soyez ouvert à cette éventualité. Vous êtes en forme, mais plus ou moins enthousiaste. Vous pourriez vous faire harceler par une personne proche de vous qui connait vos points faibles. Néanmoins, votre attitude vous permettra de déjouer le complot. C’est sans doute le moment d’envisager très sérieusement de vous éloigner de cette personne.” »

– Antonin Marquis

Gabriel et Juliette, David Fitoussi, Éditions Marchand de feuilles, Montréal, 2013, 183 p.