Photo : Yanick Macdonald

Avec Soifs, Marie-Claire Blais a élaboré une fresque s’étendant sur dix romans, dont le premier paraissait en 1995. Avec plus de cent personnages, le cycle dépeint la vie d’une microsociété sur une île du Sud, avec les gloires et les revers propres à l’humanité.

La volonté de Denis Marleau et Stéphanie Jasmin étant de s’assurer de ne pas dénaturer la plume de l’autrice en la transposant sur scène, ils ont choisi de ne pas extraire de dialogues des romans, mais plutôt de conserver le flot incessant de paroles et de pensées reliant les personnages entre eux. De cette façon, les univers intérieurs des protagonistes se répondent, transportant le spectateur d’un à l’autre, sans jamais rompre le rythme, créant une musique faite d’accélérations et décélérations empreinte d’empathie et de respect. Pour ce faire, des acteurs d’expérience (une vingtaine) ont été dirigés vers la retenue, réussissant à incarner l’état dont ils font simultanément la narration. Si certains pourraient trouver le procédé un peu lourd, il reste que l’effet d’hypnose est spectaculaire pour qui s’y prête. Chacun est au faîte de son art et collabore avec humilité à l’élaboration de ce microcosme.

Le ton est doux, même si le sujet est tranchant. Car, tel un leitmotiv, c’est de la violence dont il est le plus souvent question dans le spectacle et d’un désir morbide de l’observer sous toutes ses formes; de la petite querelle d’époux aux non-dits familiaux, au racisme, au vandalisme, au viol, au lynchage, au meurtre.

La scénographie simple, mais ingénieuse (signée par Jasmin) permet d’habiter plusieurs lieux à la fois, physiques et temporels, créant des interactions entre les êtres, leurs souvenirs, leurs fantômes, leurs regrets. Les projections vidéo ajoutent une aura poétique contemplative qui permet une échappée vers la mer ou la nature, créant une ambiance festive ou dramatique selon les propos de l’un ou de l’autre.

À la musique du texte se conjugue celle de l’habillage sonore, allant de Schubert, au jazz, à Prince, en passant par les créations de Philippe Brault et Jérôme Minière qui encadrent certains monologues. On y verra ici la difficulté de faire coïncider le rythme de l’écriture de Blais avec les points marqués par les compositeurs, ce qui se traduit par des acteurs qu’on sent brièvement fragilisés par ce double défi. Ceci dit, ce sont les musiciens qui apportent l’ambiance chaude et festive de l’univers, créant des soupapes agréables au sujet somme toute assez sombre.

Hybride entre l’objet théâtral et l’événement littéraire, Soifs Matériaux est un spectacle d’une envergure colossale digne de l’œuvre de Marie-Claire Blais.

– Rose Normandin

Soifs Matériaux, de Marie-Claire Blais, Stéphanie Jasmin et Denis Marleau, était présenté à l’Espace Go du 31 mai au 3 juin dans le cadre du Festival TransAmériques. Les détails ici.