Le festival TransAmériques commence en beauté avec un voyage au Mexique avec l’émouvant portrait de la ville de Tijuana dans la pièce éponyme que fait l’acteur Gabino Rodríguez. La production mexicaine du collectif Lagartijas Tiradas al Sol (Lézards épivardés au soleil) juxtapose théâtre et investigation journalistique, dans une création qui s’inspire du documentaire. Un long séjour de six mois de Gabino Rodríguez à Tijuana est à l’origine de la pièce, pendant lequel il a échangé son nom pour Santiago Ramirez et tenter de vivre – ou survivre – à Tijuana avec le salaire minimum. Seul sur scène, le comédien raconte son expérience à Tijuana où il a vécu dans une famille d’accueil et travaillé dans une manufacture de vêtements, six jours sur sept. Sa vie est faite de répétitions, mais il ne se plaint pas, cela n’est pas sa condition.

À Tijuana, la vie semble étroite, d’une part, parce que le salaire minimum ne lui permet que quelques bières en extra, et d’autre part, le travail gruge tout son temps, ne lui laissant que le dimanche pour flâner dans les rues. L’étroitesse de la vie de Santiago n’a d’égal que celle des frontières mentales de ses collègues et de sa famille d’accueil – ces derniers n’ont jamais vu la mer malgré les quelques kilomètres de distance de leur maison. Offrir une course de taxi jusqu’à la mer est déjà quelque chose de gagner pour agrandir les frontières, ce que Santiago a fait avant la fin de son séjour.

Du théâtre avant tout

Au fond de la scène, une fresque de la ville de Tijuana en dessin sert de décor, avec une plante, quelques bouteilles de bières vides, et devant, un projecteur qui envoie à l’occasion des vidéos et des photos de lui durant son séjour. La scénographie fait appel à deux dimensions qui se voisinent durant toute la pièce: celle du réel et de la fiction. En effet, le théâtre est le prétexte derrière lequel il peut se jouer les deux. La stratégie narrative est intéressante et on se fait prendre par l’histoire. L’aspect documentaire et documenté de son expérience plait beaucoup, mais attention, ceci est du théâtre! Par exemple, à deux reprises, il y a la projection de courts passages vidéo de lui – Gabino, pas le personnage de Santiago – qui semble passer une entrevue sur la terrasse d’un café. Il y raconte les intentions derrières son projet. Est-ce une mise en scène ou une réelle entrevue? Peu importe : la mise en abyme est astucieuse puisqu’elle invite le doute à même le stratagème d’authenticité. Ce qui est intéressant, c’est la manière dont le récit intègre  et articule ces éléments de fictions et de réalité.

À cet égard, la pièce Tijuana n’est pas du théâtre-documentaire : Gabino Rodríguez ne cherche pas à faire de la pièce une suite de faits menant à terme une enquête sur la qualité de vie à Tijuana. En effet, en entrevue au quotidien Le Devoir, Gabino affirme laisser au journalisme la tâche de révéler la vérité : le théâtre lui n’a pas ce mandat, il peut être un espace strictement fictionnel, il peut se permettre d’inventer d’embellir, d’exagérer – ainsi, plane le doute sur l’authenticité de son séjour – mais qu’importe, là n’est pas le propos. Tijuana, en tant qu’objet de théâtre, a accomplit son travail par d’autres procédés que celui du documentaire, devenant une autre manière de savoir.

Tijuana est présentée jusqu’au 27 mai au Festival TransAmériques.

– Léa Rouleau

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