Ivo Van Hove revient au FTA avec une nouvelle proposition d’adaptation shakespearienne, en réunissant trois tragédies Henri V, Henri VI et Richard III.  Ce faisant, il fait un exercice d’exploration poussé sur le thème du pouvoir et du leadership, en créant d’une certaine façon, une seule pièce, sorte de saga familiale aux rouages tordus.

Au-delà des textes qui ont été ici ramenés à leur essence (puisqu’ils doivent constituer une expérience théâtrale de quatre heures trente et non pas vingt heures), c’est le travail de mise en scène qui d’abord éblouit et fascine, tout en ne sacrifiant pas sa sobriété.  La scénographie de Jan Versweyveld nous propose une pièce centrale, la war room, qui évoluera au fil des règnes.  Sorte de bunker militaire pour Henri V, elle deviendra salle de réunion corporative pour Henri VI puis salon familial et panic room nue et isolée pour Richard III. De la même façon, les emprunts stylistiques suivent la famille à travers les décennies, commençant avec les années 40 et s’achevant dans les années 70.

Derrière cette pièce centrale, qui occupe la majeure partie du plateau, est élaboré un dédale de corridors où ne sont visibles du public que les entrées.  Ces corridors font office de crypte, de donjon, d’alcôves, de tranchées, de landes, autant de lieux permettant aux personnages de comploter, guerroyer et assassiner.  Le jeu qui est fait là, loin du regard direct du public, est retransmis en direct (sauf quelques exceptions surprenantes) grâce au formidable talent d’un caméraman qui use du cadrage et des plans-séquences avec justesse et aplomb.  Les gros plans qu’il insère ici et là viennent bonifier le jeu des acteurs, enrichir la scénographie ou appuyer un point de tension. Ainsi, les scènes s’enchaînent avec frénésie, permettant une sorte de montage entre ce qui est joué devant nous et dans les coulisses du pouvoir.  Jamais la forme n’est enjolivée au détriment du fond, et tous les stratagèmes forts d’ingéniosité ne sombrent pas dans la surenchère. Van Hove a trouvé le mariage parfait entre les langages théâtraux et cinématographiques.

Mais toutes ces idées, aussi géniales soient-elles, tomberaient à plat, si elles n’étaient pas assises sur de formidables performances d’acteurs.  La troupe tout entière n’est que talent et pour être juste, il faudrait écrire des pages et des pages pour porter louanges à l’entièreté de la distribution.  Les comédiens nous proposent des rois aussi humains que légendaires.  Henri V (Ramsey Nasr), victime de sa jeunesse et de son ambition, réussit à s’élever au-dessus de lui-même, Henri VI (Eelco Smits) est bouleversant d’inaptitude au pouvoir, Hans Kesting incarne l’égoïsme mégalomane de Richard III avec un réalisme et une sobriété rarement déployés pour ce personnage, conférant à sa descente paranoïaque une sensibilité troublante.

Bien sûr, on ne saurait parler de ce spectacle sans mentionner la trame musicale, signée Eric Sleichim, qui allie la performance live et bandes préenregistrées.  Sur scène un quatuor de trombone donne à la pièce un aspect solennel et viril.  Un contre-ténor erre dans le décor, donnant à certains moments une dimension spirituelle plus prononcée. Au détour d’une ambiance sonore, on pourra entendre la trompette de Miles Davis ou la voix d’Ian Curtis.   Le travail de Sleichim se fait un devoir d’aller au-delà des besoins diégétiques pour tracer les contours des drames intérieurs que vivent les protagonistes.

En présentant ce dévastateur Kings of War, le Toneelgroep Amsterdam nous présente un feuilleton qui se dévore comme une série télévisée.  Ivo Van Hove nous propose une œuvre exigeante, mais grandiose qui pave la voie pour qui veut monter du Shakespeare au 21e siècle.  Il faudra voir ce que nous réserve Robert Lepage avec son Coriolan, l’hiver prochain…

– Rose Normandin

Kings of War est présenté au Théâtre Denise-Pelletier, du 24 au 27 mai, dans le cadre du festival TransAmériques.

BABILLARD : Un événement à annoncer? Une formation dans le milieu culturel à faire découvrir? Envie de jammer avec des artistes de feu? Une offre d’emploi? Un autre truc à partager? C’est ici que ça se passe, maintenant, pour partager avec les lecteurs des Méconnus!

À DÉCOUVRIR AUSSI :