Crédit photo : Michael Slobodian

Jonathan Young, dramaturge et acteur et Crystal Pite, chorégraphe de l’heure sur la scène mondiale, terminent leur tournée internationale de 3 ans à Montréal dans le cadre du FTA avec leur spectacle Betroffenheit du 5 juin au 7 juin. « Betroffenheit » est un mot allemand qui signifie quelque chose comme « stupeur paralysante », ce sentiment après un traumatisme qui à la fois met l’individu dans une forme d’étonnement profonde et dans un état d’inertie. Le sentiment paradoxal de l’engourdissement et d’un saisissement situe exactement le spectacle : dans un lieu entre le trop-plein et le désarroi, dans un lieu où la ligne entre l’arrêt et l’explosion est mince. On sort de ce spectacle épuisé (nous aussi).

Young et Pite racontent par le biais du théâtre et de la danse le parcours d’un protagoniste qui tente de guérir d’un traumatisme vécu suite à la perte des trois personnes anonymes « elle, lui, elle ». Dans le spectacle, on évoque une Chambre, où le drame a eu lieu, on évoque seulement quelques détails du traumatisme, pour ne pas rendre le spectacle trop autobiographique (en le mêlant au traumatisme de Young qui fut le moteur du spectacle) pour parler de ce « betroffenheit », empruntant les codes du burlesque tout en restant dans un atmosphère lugubre où le décor évoque une vieille pièce de fond de sous-sol mal éclairée. Là se joue des tensions entre le plaisir brut et le désarroi total : mais le lieu dans lequel les interprètes jouent n’est pas défini, et ce, autant pour les spectateurs que pour le protagoniste qui se demande souvent où il est. Nous semblons être quelque part dans la tête du protagoniste, un peu comme dans un rêve.

Le texte est déjà pré-enregistré et c’est seulement la voix de Young qui joue tous les personnages – cela donne encore une fois l’effet d’être dans la tête du personnage, comme s’il hallucinait ces voix. Les cinq autres interprètes s’approprient la voix de Young en lipsync et toujours en faisant des mouvements qui appuient la narration de manière très caricaturale, avec des gestes amples et tranchants. La narration est très intéressante : par morceaux, on reconstitue les détails de l’évènement déclencheur, on nage dans l’énigme de cette « stupeur paralysante » essayant avec le protagniste de faire sens avec tous les sentiments contradictoires qui l’habitent. Les interprètes sont tous très doués, et c’est dans la deuxième partie qu’ils prennent davantage « la parole » mais cette-fois-ci uniquement avec leurs corps. Cela fait un contrepoids intéressant avec la première partie: le corps exprime la souffrance, et traduit les tensions entres la paralysie et la réponse – cela donnent à voir des mouvements tranchants, découpés parfaitement, et cela est très beau, mais semble si exigeant pour les interprètes.

Le protagoniste tente par différentes méthodes de guérison très mécanique et répétitive de se guérir : mais entre la méthode stricte « d’auto-régulation » et la fête, la deuxième option est beaucoup plus drôle. « And the whole show is set to go! » : cinq autres danseurs font leur entrée habillés en paillettes à gogo, avec des vêtements flamboyants digne du cabaret burlesque. Le protagoniste s’y joint coiffé d’une perruque et d’un habit bleu lumineux : tout ça est très drôle. Mais le pauvre, tombé trop souvent et trop bas dans le piège de la consommation excessive, y « cherche une illumination ». Mais il n’y aura pas d’épiphanie, et c’est justement la beauté du spectacle explique Crystal Pite en entrevue au Devoir :

« Et que ce qu’il doit faire, c’est poursuivre cette quête, cette recherche, cette pratique presque, qui n’aboutira jamais et qui est désormais sa vie. Et que ce sera ça, la quête. (…) Qu’il n’y aura pas de grande illumination. C’est ce que j’aime de ce spectacle : l’épiphanie, c’est de comprendre qu’il n’y en aura pas. Je pense que c’est très émouvant. »

En effet, ce l’est. Et le spectacle laisse le dernier mot à un danseur, seul sur scène dans une chorégraphie fluide, légère et puissante à la fois qui désamorce – en partie (si cela se peut) – la bombe betroffenheit, avant de nous laisser seul avec le choc.

Léa Rouleau

Betroffenheit, du 5 au 7 juin 2018 au Centre Pierre-Péladeau dans le cadre du FTA. Pour tous les détails, c’est ici.

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