Dans quelle espèce d’univers parallèle suis-je atterrie? Alors que la vente trottoir bat son plein sur le boulevard Saint-Laurent, à l’intérieur du théâtre Mainline règne une ambiance autrement plus déstabilisante. C’est qu’on y présente Probablement la genèse, une pièce de Charles Voyer produite par le Théâtre indépendant dans le cadre du festival Fringe. La pièce nous entraîne auprès d’une joyeuse communauté de six monstres, alors que les mystiques Jocelyne et Ignace décident de profiter du treizième mois de l’année pour jouer à dieu et ressusciter Huguenard, artiste de profession. Or, à son retour à la vie, il trouve son atelier envahi par Canidie, une chic fille qui a fait le ménage en son absence pour mieux le séduire, et par Le Porc, son oncle, qui rêve de gloire et de pouvoir et a besoin de l’aide de l’artiste pour fabriquer quelques figurines de propagande. Mais pour Huguenard, la priorité, c’est de créer une œuvre à la hauteur d’Octobre, une femme aperçue en rêves pendant qu’il était décédé.

À chacun sa quête, donc. Et pourtant, rien n’est donné d’emblée au spectateur. Il lui faut saisir les tirades étranges des personnages, déchiffrer les codes qui sous-tendent leur univers, comprendre les normes qui régissent les interactions. C’est une des forces de Probablement la genèse : malgré un cadre référentiel résolument disjoncté, l’ensemble se tient. Chaque personnage y apporte ses tics, ses manies et ses rêves, et même s’ils ont de drôles de façons de les exprimer, ils n’en deviennent pas moins attachants. Que dire du Porc, grandiloquent sur sa tribune de fortune, qui est pourtant réduit à trottiner lorsqu’il rejoint le sol? Ou Jocelyne, exaspérée qu’on l’appelle Jocelyne, sans qu’on lui connaisse un autre nom? Si tous semblent avoir leur mot à dire sur tout, la communication n’est pas la force de ces êtres hors-normes. Alors qu’ils s’envoient des messages par souliers interposés, chacun de leurs gestes semble motivé par une finalité qu’ils taisent à leurs semblables. Comme quoi se ressembler et s’assembler n’est pas nécessairement gage de solidarité.

L’autre grande réussite de la pièce réside dans les costumes. Étranges, oui; bizarres, assurément; les accessoires, stratégiquement choisis, transforment les comédiens en êtres monstrueux, et le maquillage se charge du reste. Derrière cette façade, les corps s’animent, crient, gesticulent, se traînent par terre. Rien ne semble hors de la portée des interprètes, qui offrent une performance d’une rare intensité. L’aspect visuel est très percutant et donne lieu à des scènes inquiétantes, voire surréalistes. Tout comme les personnages s’acharnent à combiner leurs efforts pour créer une œuvre et faire renaître Octobre afin que leur troupe de monstres ambulants se voie doté d’un nouveau membre, le Théâtre Indépendant donne vie à une cosmogonie qui lui est propre et qui étonne.

On ne sort pas de Probablement la genèse convaincu d’avoir tout compris. Mais on sait qu’on vient d’assister à quelque chose d’inédit, d’audacieux. L’opportunité est à saisir; on n’a pas souvent l’occasion d’entrer directement dans l’imaginaire des créateurs et de partager leurs rêves – ou, peut-être, leurs cauchemars.

Chloé Leduc-Bélanger

Probablement la genèse du Théâtre indépendant est présenté dans le cadre du festival Fringe. Pour tous les détails, c’est ici.