Crédit photo : Cindy Lopez

C’est une liste de lecture comme on en a peu écouté. Pas d’enfilade de morceaux, où pensées,  sensations et réflexions sont exprimées; le jeu est plus drôle – play-list.

C’est une liste de lecture, mais de quoi? Ouvrons notre lecteur mp3 émotionnel.

Mp3 –  ON  – Sélection : FRINGE

 – Sélection : La Playlist

Lecture.        Morceau 1

Le son du piano et de l’accordéon brise le silence impatient.  Six artistes entrent en scène avec une gestuelle décadente, clownesque et farfelue. Chacun est vêtu d’un pull uni aux couleurs vives, capuche ou non sur la tête, à l’image du nom de ce noyau d’artiste « Tuque et Capuche ».  Chacun est clown à sa façon, sourit sans ne jamais rire et s’amuse pour qui il est, là, tout de suite. Les regards malicieux et rieurs nous contaminent.  Le ton est donné, c’est rococo, beau bobo et lesque, rocambolesque.                      Pause.

Delphine Véronneau, la directrice de ce noyau et chorégraphe de la pièce, nous fait part de ce que cette Playlist représente pour elle : « une série de petites bulles. » Il y en a des grosses, des toutes petites, des audacieuses et des avortées. Des bulles que l’on voudrait venir éclater et d’autres qui nous font voyager à la rencontre d’une autre bulle, d’une autre histoire.

Lecture.       Bulle 2

Cette bulle, par le sentiment de communion et d’intimité qu’elle dégage, chasse toute envie de rire. Liane Thériault et Édith Doucet dansent en duo avec leur propre main. Il n’y a pas deux danseuses sur scène mais plutôt quatre entités. L’une a un gant blanc. Serait-elle à demi-mariée? Et si oui, à sa main ou à l’autre danseuse?

Ce qui les guide n’est ni leur corps, ni leur tête, mais cette main fougueuse, sauvage, sensible et complexe, qui dirige et dicte. La danseuse tente de comprendre sa main indomptable et fugitive, elle l’écoute coute que coute. Mais cette main ne semble plus être sienne car décidant de tout pour le reste du tout corporel. Elles vivent un moment avec leurs mains, unies à jamais, pour le meilleur et pour le pire, avec ou sans gant.

Nicolas Des Alliers ajoute à ce moment délicat des notes de guitare toutes aussi douces et subtiles. Un haut de forme sur la tête, le rocambolesque est toujours présent, même dans les moments les plus inattendus.

Bulle 3

Elle chasse avec dynamisme la tristesse de sa bulle mère en nous emmenant à une vitesse folle dans son univers farfelu, éclaté et déjanté. Comme une bombe de bonne énergie, elle nous explose brusquement en plein visage, et ça détonne! Alors que Maxime Béliveau, dans la peau d’un « Lucky Charms » des temps modernes, nous fait part de ses pensées toutes plus décousues les unes que les autres, la danseuse Yaëlle Azoulay et les comédiennes Sarah Duplain-Dionne et Catherine-Audrey Lachapelle se joignent aux artistes de la précédente bulle. Toutes ces femmes miment avec leur corps les paroles de ce personnage tarabiscoté qui, à en croire son nom, aurait quelconques atouts charmeurs. Mais ce que nous entendons ressemble davantage à une diarrhée verbale sans queue ni tête; et ce que nous voyons aussi. Le comique tire sa force dans une exécution effrénée et consciemment inconsciente des corps sur un flot de paroles absurdes. Prise de conscience nulle dudit Lucky – de son débit de phrasé et de ce qu’il contient –  où se calque la folle gestuelle pantomime désarticulée des protagonistes : c’est une bulle de fou! L’on rit sans retenue. C’est notre bulle de fous à toutes et tous.

Bulle 4

Texte de Cassandre Émanuel.

Pause.

Impossible de me souvenir comment s’articule l’espace scénique, c’est un trou noir. Le texte est fort.

Lecture.         Bulle 5

Il n’est pas question de trou noir ici, mais de trou tout court. De trou profond, angoissant, apeurant; de trou qui nous inhibe et nous handicape. Ce trou, c’est la peur.
« J’ai peur, j’ai vraiment peur, j’ai fucking peur en fait. J’ai peur de tout. » Le piano joue.
Ce moment fait réfléchir sur les motifs de nos propres peurs. Trop souvent infondées, elles sont entretenues par d’autres peurs tout aussi fictives, des peurs s’inscrivant dans la fiction de notre réalité affective. M’interdire le bonheur parce que j’ai peur? Non. Réduire la peur au Rien pour être heureux? Oui. La prendre, lui tenir tête et la détruire. Elle mourra, sinon c’est moi. Une réflexion sur le bonheur que l’on peut s’empêcher de vivre à cause de cette vipère de peur. La peur de tout, partout, du tout.

Désemparés par cette cruelle réalité qu’est le pouvoir de la peur sur nos vies, le rocambolesque-farfelu-spontané vient à la rescousse, et de façon on ne peut plus improvisée. Delphine joue de son accordéon et casse une touche noire. Quelque peu déconcertée, c’est avec un rire à la fois jovial, doux et nerveux qu’elle dit « Bon, je vais vous chanter la basse alors ». Spontanément, nous nous joignons tous immédiatement à elle. La Playlist c’est aussi ça, une grosse bulle où nous sommes nous-mêmes éléments de la liste.

Bulle 6

Bulle qui s’ouvre par un duo corps à corps entre Liane et  Édith; duo sensuel, sauvage et élégant. Yaëlle Azoulay se joint ensuite après que Catherine-Audrey Lachapelle commence à emplir l’espace par l’émotion de sa voix. Son timbre grésille sur Padam de Madame Piaf. C’est éraillé et délicat, c’est dans la justesse du moment.

Bulle 7

Mise en musique par Fred Pellerin, la chanson parle de la passation des valeurs. « Cette bulle, elle est pour vous les enfants » dit Delphine. Mais La Playlist venant réveiller en nous notre âme d’enfant, nous écoutons, tout attentif.

***

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Ces bulles de bonheur et de tristesse, celles qui respirent et nous éclaboussent en éclatant nous font toutes retomber dans l’enfance. Quoique non, on ne tombe pas. Il s’agit peut-être d’un retour en arrière, dans le temps, mais il est question d’une avancée pour l’âme, d’une ascension. La Playlist est bien dotée de superpouvoirs : sa spontanéité, sa simplicité et son intelligence nous font reconnecter avec notre essence, de manière totalement inattendue.

Inattendue parce que sortant des lois culturelles donnant supposément droit à une représentation de s’appeler dignement représentation. Et cette absence (ou rejet?) de moule n’en fait qu’une double réussite : la flèche de l’arc aiguisée comme rarement est telle une tête chercheuse : voyageant dans tous les sens au sein de ce lot d’émotion, elle parvient, immanquablement, à trouver sa cible, notre cœur.

Brutes, vivifiantes, douces et attachantes, on veut les rejouer ces petites bulles. Soufflons, soufflons. Soufflons encore, comme quand nous étions gamins.

La Playlist encore, s’il te plaît, encore!

59:57’… 59:58’… 59:59’… 60:00’

Éteindre.

Laura Keltoum B

La Playlist, présentée par Tuque et Capuche et créee par Delphine Véronneau, est présentée dans le cadre du festival Fringe. Pour tous les détails, c’est ici!