Sous le regard laconique d’une secrétaire, cinq aspirants comédiens s’inscrivent à une audition. Le but? Décrocher le rôle d’Antigone de Jean Anouilh. Mais la compétition est féroce, et au fur et à mesure que de nouveaux candidats entrent en scène, la tension monte. Tous prétendent avoir d’excellentes raisons de se mériter le rôle; l’un parce qu’il en est amoureux; l’autre parce qu’il a souffert, qu’il a été opprimé; d’autres encore évoquent l’honneur, ou l’envie de mort. Tous, ils pensent mieux la cerner, mieux la comprendre que les autres. Cherchant à se convaincre autant qu’à convaincre les autres, ils se lancent alors dans un furieux échange de tirades. C’est à savoir qui remportera la joute.

La question qui sous-tend La construction du personnage est en fait : est-ce que le comédien choisit le personnage, ou bien est-ce le personnage qui choisit le comédien? Chaque aspirant Antigone doit, à un moment ou un autre, donner la réplique, prendre les traits d’un personnage qu’il honnit. Ainsi apparaissent Ismène, Hémon et Créon, et leurs interprètes sont déstabilisés de constater que ces rôles leur vont si bien, qu’ils les portent avec tant de sincérité. Mais cela ne suffit pas à les convaincre; c’est le rôle d’Antigone qu’ils convoitent, pour réaliser leurs rêves mais également écraser ceux des autres. Les coups bas fusent; un homme pour interpréter l’héroïne? Jamais! Et elle, elle n’est pas assez jolie. Et que dire de celle qui a préparé le mauvais texte?

Entremêlant les lignes d’Anouilh et leur propres répliques, les cinq comédiens de La construction du personnage donnent à voir une pièce intéressante sur la difficile adéquation entre un comédien, ses envies, son ambition, et les rôles qu’il est appelé à jouer. Tout au long de la pièce, on sent une montée dramatique, les plus impulsifs sautent au visage des autres, la tragédie se transpose dans la salle d’attente du bureau d’auditions. Des alliances se créent et se rompent aussitôt, les acteurs, cruels, se jugent et se méprisent, pensant tous détenir la vérité. Égos démesurés? Passion dévorante? Remise en question exacerbée par la confiance des autres interprètes? Difficile de cerner exactement ce qui motive les personnages à s’emporter constamment comme ils le font. Ce qui est certain, c’est que la confrontation, palpable dès les premiers instants, ne tombe jamais, donnant lieu à une pièce qui manque de nuances. Les personnages n’ont aucun recul et s’enflamment à la moindre allusion; c’est à se demander s’ils sont conscients qu’ils sont sur le bord de passer une audition, une vraie, et pas seulement une bataille de coqs.

Si les questions soulevées par La construction du personnage sont fort intéressantes – jusqu’à quel point un interprète choisit-il son rôle? –, le traitement mériterait certainement d’être revu pour le dépouiller de quelques de ses cris et de ses éclats. Car tout comédien, aussi convaincu de son talent soit-il, finit par douter, par concéder, par se tempérer. Une réalité du métier qu’il faut bien, également, prendre en considération.

Chloé Leduc-Bélanger

La construction du personnage, une production de Steakhouse 89 mise en scène par Alex Ann Monzerol et Virginie Ouellet, est présentée dans le cadre du festival Fringe. Pour tous les détails, c’est ici.