Crédit photo : Une autre compagnie de théâtre

Ce n’est pas que Clara veuille être actrice. En fait, elle EST actrice, et joue le rôle de la serveuse, pour le « vécu » et, accessoirement, avoir un revenu. Le vécu, c’est important, ça rapporte des points UDA. Chaque client a donc droit à une performance inédite. « Le thon. Bon appétit! ». Vous a-t-on déjà récité le menu en vers?

Dans l’arrière-salle du Bistro Clair de lune, Clara fantasme sur sa vie d’actrice. Sur les planches à Broadway, foulant le tapis rouge à Cannes, elle sait qu’elle est destinée à de grandes choses, qu’elle ne sera pas serveuse toute sa vie. Elle a de l’ambition; ne reste qu’à ce qu’ils découvrent son talent, eux, les réalisateurs, les metteurs en scène, les agents d’artistes. En attendant, elle recommande la table d’hôte (trois services), étudie le bottin de l’Union des artistes, pratique ses moues et ses poses, et court les cocktails et autres occasions de se faire voir sous son meilleur jour. « J’tais prête à tout du métier… sauf les dépenses. » C’est que paraître coûte cher. Heureusement, elle fait beaucoup de pourboire.

S’enfonçant toujours plus profondément dans ses fabulations, Clara repousse les limites de l’exaltation dans une surenchère qui passe de la tragédie au rire et de la chanson à la bisque aux poireaux. Dans le rôle de Clara, Daphnée Côté-Hallé offre une performance complètement décapante, tenant seule les rênes de la pièce pendant près d’une heure. Sa voix, d’abord, suffit à remplir à salle, mais il faut en plus qu’elle chante, et de la plus agréable façon. Électrique, elle captive l’auditoire, qui s’esclaffe de ses moindres mimiques, et rend bien toute la gamme d’émotions par laquelle Clara-Bordeleau-Artiste-Multidisciplinaire passe.

Mais la pièce n’est pas tout rire : les réflexions du personnage laissent souvent place à des tirades bien senties. Car il faut dire que sous le couvert d’une pièce somme toute légère se cache une critique du milieu du spectacle et du snobisme qui le caractérise. Parce qu’il incarne la gloire et le glamour, le métier d’actrice attire bien des jeunes ambitieuses qu’il faut faire déchanter – après avoir profité de leur naïveté, il va sans dire. Comme Clara le dit si bien pourtant, tout ce qui la distingue des gens connus qui fréquentent son bistro, c’est son tablier.

Ainsi, l’hilarante performance se double d’une réflexion sur l’inévitable décalage entre rêves de grandeur et réalité, et entre ce que les gens perçoivent de nous et ce qu’on est vraiment lorsqu’on se dépouille de tous nos rôles. Intelligent, le texte signé Valery Drapeau, qui assure également la mise en scène, ne manque pas de provoquer un attachement instantané pour ce personnage exubérant qui ne mâche pas ses mots. Pour une bonne dose de talent brut et quelques rires aux larmes, c’est du côté de chez Clara que ça se passe.

Chloé Leduc-Bélanger

Clara veut être actrice est présenté dans le cadre de Fringe jusqu’au 21 juin. Texte : Valery Drapeau, interprétation : Daphnée Côté-Hallé. Pour tous les détails, c’est ici.