Il le disait déjà dans ce feat avec Caballero en 2016: Bruxelles arrive… Et le rap francophone s’en retrouve bouleversé par cette nouvelle génération de rap belge dont font aussi partie ses influences et conseillers JeanJass et Caballero. Cette brise fraîche, c’est celle d’un rap fait avec sérieux par des rappeurs qui font tout sauf se prendre au sérieux. Un coup de 16 mesures dans le rap bling bling et traditionnel plus tard, Roméo Elvis s’impose avec Morale (2016), dont la suite logique Morale 2 (2017) – toujours en collaboration avec le beatmaker Le Motel – prendra d’assaut Les Francofolies cette semaine. Rencontre avec l’ambassadeur du hip-hop pour qui le second degré est la première rime.

Tu fais partie d’une nouvelle génération de rap belge qui n’a pas tout le vécu que peut avoir le rap français. Est-ce qu’il y a moins de pression à ne pas prendre la relève et à créer votre propre univers rap?

On s’inquiète moins de la réaction générale. Il y a moins de codes, d’«impulsions» rapologiques qui pourraient nous tomber dessus, donc c’est une manière d’aborder le rap où on se sent un peu moins sous pression.

De nombreux rappeurs émergents se détachent de la politique. Georgio dit qu’il est apolitique, lorsque Bigflo & Oli disent: «On n’est pas des rappeurs engagés, on est engagés dans notre rap». Comment abordes-tu le pont entre les deux, et penses-tu avoir une certaine responsabilité à travers tes textes?

Je pense que quand on est public, on est un minimum responsable. Il faut savoir faire passer ses idées avec un minimum de message à travers son art. On n’est plus «innocent», on n’est plus juste nous-mêmes à faire ce qu’on a envie sans rien demander à personne : on demande de l’attention, de l’énergie et de l’amour aux gens. À travers mes textes, ça m’arrive de critiquer certaines choses, que ce soit politiques ou sous d’autres formes au niveau des mœurs, mais il faut faire ce qu’on sait faire.

À partir d’un moment, il y a certaines choses qui nous dépassent. Il y a plein de choses que je prends à cœur, mais dont je n’ai jamais parlé parce que je ne maîtrise pas assez le sujet ou que je n’ai pas envie de rentrer dans un truc de pathos ou de débat. Il faut savoir peser le pour et le contre et le faire bien, mais je pense qu’il faut le faire un minimum. Et dans notre cas à Motel et moi, c’est un peu moi qui suis responsable de ça vu que c’est moi qui porte l’étendard et qui parle.

Comment tu as vécu un succès aussi rapide?

En fait, ça a été très satisfaisant parce que j’ai rencontré L’Or du Commun (groupe de rap belge) il y a quatre ans maintenant, et ses membres m’ont mis sur scène. Pendant longtemps, j’ai eu ma place au sein du groupe : ils m’ont fait jouer 3-4 morceaux par concert, et au fil du temps, j’ai fait des live solo, et aujourd’hui on a abouti à quelque chose par nous-mêmes qui est très satisfaisant. Je l’ai très bien vécu et j’ai essayé de garder la tête froide le plus possible, mais en même temps, j’étais déjà pas préparé. Mais c’est pas comme si j’étais devenu «connu du jour au lendemain». Grâce à L’Or du Commun qui m’a fait connaître petit à petit, j’ai pu m’habituer à ça.

En plus, mes parents sont dans le milieu. J’avais de quoi m’inspirer par rapport à la manière dont mes parents jouent avec la célébrité en Belgique. C’est quelque chose que j’espérais aussi énormément, donc je suis très content. On essaie de surfer sur ce truc, mais que ça dure le plus longtemps possible et que ce ne soit pas juste un phénomène.

Comment on trouve l’équilibre entre être pris au sérieux et être un chanteur qui ne se prend pas du tout au sérieux dans son style, toi qui dis «quand je t’embrasse c’est comme… une sorte de dauphin sophistiqué»?

Bah, déjà les dauphins, c’est très sérieux! Les animaux en fin de compte ne plaisantent pas tant que ça. Je pense que c’est avant tout une question de communication. Si je bazardais uniquement des vidéos et des photos de mongol, je ne serais pas pris au sérieux, mais j’essaie de rester le plus sincère possible. Donc on voit que j’aime bien déconner, mais dans le fond, dès que je prends le temps d’expliquer quelque chose et de parler sérieusement, ça se ressent j’espère dans mes textes. C’est un échange assez sincère qu’il faut avoir, parce qu’il y a aussi ce truc: à force de trop jouer le rôle de la déconnade, les gens ne savent plus sur quel pied danser avec toi. Si je sais me faire entendre, si j’ai envie de quelque chose de sérieux, les gens savent l’entendre, et ça j’en suis content.

Dans J’ai vu, tu dis écrire des chansons sur des histoires inexistantes. Est-ce que tu jouais davantage de personnages dans Morale que dans Morale 2, qui comprend plus de thèmes personnels?

La part de storytelling se retrouve dans les deux en fait, elle est répartie entre des histoires qui se sont vraiment passées et de la romance. Y a pas un morceau propre à une histoire réelle mais ça s’apparente toujours à des trucs que j’ai pu vivre, à des choses auxquelles j’ai rêvé ou à mon inconscient. Il n’y a pas vraiment de différence je pense entre Morale et Morale 2 à ce niveau-là. C’est la continuité aussi Morale 2 en terme de productivité. Le fait que Morale soit le premier et un test, c’était un peu l’expérience, et après on a expérimenté avec Morale 2.

Toi qui vois Alpha Wann comme le roi du rap, est-ce que t’es inspiré de lui et d’Alph Lauren 2 pour cette évolution vers plus de refrains chantés et plus de place aux instrumentales dans Morale 2?

C’est pas le roi du rap, mais en tous cas c’est le roi du placement, ça c’est sûr. Je pense, indéniablement, Alph Lauren 2 et tous les projets que j’ai pu écouter à ce moment-là ont joué une partie influente sur Morale 2. Et puis Alpha Wann comme tu l’as dis, c’est quelqu’un que j’écoute vraiment beaucoup et que j’idolâtre un peu pour sa manière d’écrire. Y a une réelle évolution entre Alph Lauren 1 et Alph Lauren 2, après moi j’avais jamais fait ce point de liaison entre les refrains mais c’est pas faux donc c’est possible. C’est sûr que le concept de suivre un projet, de l’aboutir et d’en faire un deuxième opus, pour ça c’est sûr que ça se rapproche.

L’humour semble être ce qui caractérise en partie cette nouvelle génération de rappeurs qui émerge et dont tu fais partie. Est-ce que l’autodérision est justement pour toi une manière saine de ne pas prendre la grosse tête au risque de glisser comme tu dis dans un de tes titres (Tu vas glisser)?

Ouais, en tous cas moi c’est la manière dont je l’utilise. C’est surtout un rempart à la prise de tête et à la prise au sérieux que je trouve un peu détestable quand tu commences à être connu. En fait, c’est même pas une question d’être connu ou pas, c’est la manière dont les gens véhiculent leur image sur les réseaux sociaux. J’ai un peu du mal avec la grosse frime, avec le côté posé où les gens tirent la gueule sur les photos. Après j’en mets aussi de temps en temps, il suffit d’aller sur mon Instagram pour voir que j’aime bien me mettre en valeur quand même. Moi j’utilise ça (l’autodérision) avec des mots dans mes textes, dans ma manière de travailler et de vendre les choses, et ça vient d’office dans la musique.

Après, dans la manière de véhiculer la musique, à travers les réseaux sociaux aussi, c’est quelque chose qui est accrocheur, le public a envie de se marrer et de se détendre, donc ça fait partie du divertissement, et du coup c’est du pain béni pour moi, parce que je suis un gars qui sait blaguer et utiliser l’humour, enfin c’est un truc que je sais faire. Aujourd’hui, on est ravis de voir que ça décomplexe et que les gens prennent ça à fond. Du coup, ce n’est pas un rôle que je dois jouer, je peux juste être moi-même à travers ma musique et les réseaux sociaux, et ça c’est génial.

On sent l’influence de jeunes rappeurs dans tes textes, comme Nekfeu dans tes jeux de mots, et Georgio dans l’introspection, deux rappeurs très littéraires. Mais tu es aussi très proche du rap plus cru de JeanJass et Caballero : est-ce qu’on a trop longtemps voulu croire que les deux étaient incompatibles?

Oui, en plus il y a plein de rappeurs qui le prouvent amplement, comme Nekfeu, qui peut être très doux, très soft, et qui peut être très cru sur d’autres choses. Ça lui a été reproché à certains moments, mais c’est respectable je trouve, et moi personnellement je suis content de ça. C’est une évolution aussi dans la musique parce que ça montre qu’elle n’appartient plus juste à une catégorie de personnes et qu’il faut plus rentrer dans des codes pour en pratiquer. Tu peux l’aborder de manière différente, comme la comédie, comme des sketchs. Après y aura toujours des puristes qui vont tirer dans les pattes des mecs qui prennent ça trop à la rigolade, mais les gens qui aiment vraiment ça le font savoir avec de beaux morceaux, des beaux albums et les rigolos, ils resteront sur internet, et je trouve que c’est un vivier en fin de compte.

Tes textes sont très empreints de romance et d’une importance donnée aux personnages féminins (Drôle de question, Lenita). Tu dis même que «jouer avec les dames ça mène à l’échec» (Les hommes ne pleurent pas). Est-ce que tu dirais de ton rap qu’il est féministe ou qu’il s’éloigne de l’image de la femme que renvoient certains rappeurs?

Je n’irais pas jusqu’à dire que je suis féministe dans mon rap, parce qu’il m’arrive quand même d’être assez cru envers la femme, tout autant que l’homme. Lenita, c’est un titre que j’ai fait pour ma copine, donc c’est vraiment une déclaration d’amour, après dans d’autres morceaux, je raconte l’histoire d’un mec qui est vraiment violent avec une femme. J’essaie d’être complet à ce niveau-là, mais je me sens relativement proche de la cause féminine. J’ai pas spécialement envie de me rapprocher des schémas classiques dans le rap, je sais pas si on peut vraiment dire que ça appartient au rap puisque la société est misogyne donc ça se retrouve aussi dans les codes du rap, et c’est un truc masculin.

Je suis même étonné de la question parce que je m’attire souvent les foudres à ce sujet-là et sur mes positions par rapport à la vulgarité que je peux employer! L’important, c’est de doser. Moi sur scène, j’essaie d’avoir des comportements féminins à certains moments du sketch : j’ai pas de tabou avec ça, avec la sensibilité féminine ou avec le côté un peu viril que les mecs peuvent se donner, donc ça se retrouve dans ma musique.

Tes textes ont touché très vite beaucoup de gens… Est-ce que tu appréhendes tes thèmes en partant de ton quotidien plutôt qu’avec la prétention d’aller tout de suite vers l’universel?

C’est un privilège pour moi de voir que des gens s’identifient à ma musique. C’est pas toujours une surprise, parce que quand tu fais un morceau sur les sentiments ou ce genre de choses, tu peux t’y retrouver, mais c’est très chouette de savoir que les gens peuvent se reconnaître dans les paroles alors qu’elles n’étaient pas spécialement adressées à eux. Quand j’écris, c’est souvent de manière plus personnelle à la base; j’essaie pas de toucher tout le monde en une fois. Je suis quand même quelqu’un d’assez égocentrique dans le sens où je pense beaucoup à ce qui va me toucher directement. Je pense c’est des choses plus perceptibles aussi, parce qu’à vouloir toucher tout le monde, on grossit les traits en général et ça fait un peu pathos, alors que c’est quelque chose de beaucoup plus profond quand ça vient de soi.

– Propos recueillis par Ambre Sachet

Roméo Elvis x Le Motel, jeudi 15 juin Scène Urbaine – Concert extérieur (23h) et vendredi 16 juin Club Soda – Première partie de Bigflo & Oli (19h). Les FrancoFolies, ça se passe du 8 au 18 juin 2017. Pour toutes les informations, c’est ici.

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