Francis Bacon apôtre est le troisième recueil de Catherine Harton, qui est, en plus d’être poète, est libraire et peintre, puisqu’il faut bien manger. Après La petite fille brochée au ciel et Monomanies, la poète s’aventure dans une reconstitution psychique du célèbre peintre. Mettre en mots les tourments créateurs de cet amateur de rough trade et du Cuirassé Potemkin, voilà en quelques mots le projet que semble s’être donné la poète.

Une anecdote d’abord : dans mes pérégrinations plateauniennes, je suis déjà tombé sur un exemplaire de Monomanies dans une bouquinerie. J’étais dans ma passe art contemporain, et je venais tout juste de quitter sur une étagère un livre sur Francis Bacon hors de prix à cause des reproductions sur papier glacé qui ont la fâcheuse tendance à promouvoir les livres au rang de bibelots. Tout de suite, la proximité des vers de l’auteure de La petite fille brochée au ciel et de la composition tortueuse et torturée de l’Anglais m’a frappé. Leur manière de se faire les fossoyeurs de leur âme les rapproche, tout comme le fait de dépeindre la vie de manière convulsive.

Francis Bacon Apôtre est plus qu’un hommage : il s’agit d’un jeu de rôle, à travers lequel Harton explore son propre rapport à la création. En effet, quand elle écrit : « Je cherchais mon visage au-delà du double de la perversion. », elle révèle la recherche de soi qui accompagne toute réalisation artistique, qu’elle soit écriture ou peinture. Le thème du double, introduit par la relation du peintre avec son modèle, prend alors toute sa pertinence. Harton, en prêtant la parole à Francis Bacon, nous parle alors de sa propre obsession de fixer l’« empreinte parfaite du pourchassé », autrement dit de s’approprier, de faire soi, ce modèle qu’on peint. Ce désir de rivaliser avec la nature par l’art, de la transcender, pour utiliser un terme qui tombe en désuétude, contraint l’artiste à une certaine soumission à son médium et à son modèle, c’est-à-dire à tout ce qui lui permet d’acheminer cette transcendance esthétique. Là réside l’apostolat de tout créateur, de Bacon avec ses modèles, de Harton avec le sien.

La poète emprunte peut-être les lieux et les épisodes de son recueil à la biographie de Bacon, mais le trait de l’ensemble est indubitablement le sien, avec son accumulation de métaphores liées entre elles par des virgules, comme les traits d’un pinceau qui compose un tableau par petites touches. Les formes varient au fil des sections, comme dans toute expérimentation qui se respecte, mais le trait se précise en fin de traversée où, dans la section destinée à Georges Dryer, on surprend l’authenticité d’une voix qui, aiguisée par l’acuité d’une émotion vive peut-être familière, est désormais plus consciente de sa propre démarche en avouant à son « amour », qu’ « il ne reste que cette envie du pire ». En cela, Francis Bacon Apôtre s’avère concluant.

– Hugo Beauchemin-Lachapelle

Francis Bacon apôtre, Catherine Harton, Poètes de brousse, 2012