Flashback : Lors de leur première venue, on avait vu le duo néo-hippie Foxygen au Il Motore pour un concert des plus foutraques, sur la brèche et hilarant au possible. Deux mois plus tard, Foxygen revenait sur la grande île avec une question en forme de suspension : Les hurluberlus étaient-ils capables de dispenser un concert à la hauteur du talent illuminant leur acclamé We Are the 21th Ambassadors of Peace and Magic ?

Contrairement à la dernière fois, c’est en haut de l’affiche que trônait mercredi le nom de Foxygen. Deux mois, c’est aussi le temps mis par Foxygen pour s’être taillé un public de taille. En pénétrant l’enceinte sur Jean-Talon, on remarque une foule aussi compacte qu’hétéroclite. Verdict : si les Rolling Stones n’arrivent plus à vendre de pass aux séniors friqués, la hype s’est bel et bien éprise de Foxygen. Pour ma part, après l’initial et fumeux concert, je suis là sans rien attendre, légèrement curieux mais surtout détaché. Avant Foxygen, j’ai dû patienter devant Crumbs, bande de bardes dispensant un rock défoncé et complétement barje. Crumbs n’évoque rien, si ce n’est de jeunes hippies masquant un non sens de la mélodie par des cris mongoliens et un capharnaüm du genre sec, brouillon et braillard. Et si ces derniers s’affichent comme les poussins de Foxygen, cette fois tout ça dégage des relents de jaune d’œuf pourri.

On a déjà tout dit de Foxygen. Que ces gamins sont d’habiles plagiaires et d’étonnants pilleurs. Ce qu’il faut désormais savoir, c’est que le groupe n’a pas trainé pour annuler sa tournée européenne. Spirale du buzz, tournée exténuante, rock’n’roll life : tout semble être allé trop vite pour Foxygen… Surtout lorsqu’on dénombre 20 piges au compteur et que l’on se prend déjà pour la réunion de Mick Jagger-Bob Dylan et Ray Davies (The Kinks) dans le même corps. Reste ce LP, ces dix classiques instantanés copiant jusqu’aux gimmicks vocales une époque avec un talent et un don de restaurateur assez soufflant. L’album est là et devrait au moins à l’avenir permettre aux plus jeunes d’aller fouiller dans le grenier de papy les plus belles heures de la pop. En attendant, depuis notre première rencontre, on pariait pas lourd sur l’horoscope (médical et moral) du leader halluciné Sam France et de ses amis troubadours.

Dans la salle surchauffée du Il Motore, l’avenir (précaire) se fait attendre tandis que pour patienter un autre bon groupe de San Francisco (Thee Oh Sees) fracasse les enceintes. L’attente est longue, trop longue. Quand le groupe débarque enfin (avec un nouveau guitariste et mademoiselle au tambourin en moins), le leader Sam France se laisse lui désirer. Quelques minutes plus tard, il fait une entrée étonnamment sobre sous les feux. C’est alors qu’un titre étrange et puissant, psalmodié d’innombrables « Jesus », se libère sous un épais magma garage. Foxygen demeure (beaucoup) moins défoncé et plus appliqué que la dernière fois. Certes, la frontière mélodique reste ténue, la spirale proche des troglodytes Troggs, mais l’aspiration fonctionne, incroyablement. S’ensuivent alors un « In the Darkness » brillamment interprété avec ce qu’il faut de dérives larséniques et une version de « Shuggie » qui rappelle avec honneur le spectre mélancolique des Kinks.

Après les pantomimes hallucinées et les vocalises flippantes de rigueur du chanteur, « San Francisco » tombe lui à plat. Alors que public semble dérouté de ne pas identifier ces titres chéris, on soupçonne Sam France de salir l’amour que ces fans portent à ses comptines nostalgiques. Or, si l’on aime le rock perverti de hurlements acides comme sur l’admirable « We Are the 21th Ambassadors of Peace and Magic », on prend ce soir du plaisir. De nouveaux titres avec soli magiques, bourdonnements crapoteux seront ainsi joués sur près de trois quart d’heure. Après ça, le directif Sam France, toujours aussi fantasque et exubérant, viendra chicaner son glimmer twin qui, depuis le début, est appliqué derrière ses claviers. Ce dernier réagit direct en lui en collant une. Bagarre, chaos. Franco quitte la scène. Silence circonspect. Comme Anton Newcombe des Brian Jonestown Massacre dans l’excellent rockumentaire Dig !, Sam France finit par se retrouver seul comme un con, sur scène.

Et c’est peut-être ça l’ultime image de Foxygen, un gamin doué mais bien trop freak, esseulé et défoncé pour son époque. Car si les sixties furent un rêve éveillé à la mémoire gravée sur microsillons et que le geste de faire revivre cette époque est honorable, à l’heure d’aujourd’hui, celui qui cherche seul à les incarner, est promis, si ce n’est à l’explosion, du moins à la déconnexion. Ultime réflexion choisie par votre serviteur avant de quitter les lieux et d’éviter de se retourner une énième fois sur cette folle et fascinante parenthèse (dés)enchantée.

– Romain Genissel