SIX ACTS (Shesh Peamim), de Jonathan Gurfinkel (Israël)

Catégorie : Panorama

Après avoir vu le troublant Klip de la serbe Maja Milos l’an dernier au FNC, je me souviens m’être dit qu’il en faudrait désormais beaucoup pour m’impressionner question « adolescents en perte de repères » au cinéma, tant la réalisatrice suscitait à travers son œuvre une réflexion extrêmement forte sur l’hypersexualisation, l’autodestruction et le culte de l’instantané. Et pourtant Six acts de Jonathan Gurfinkel, s’il semble au premier abord partager les thématiques de Klip sans en être son égal, m’a lui aussi solidement ébranlée, et ce, pour d’autres raisons.

Divisé en six actes (le terme théâtral n’est pas mal choisi, puisque tout n’est que performance, représentation ici), le premier long métrage de Jonathan Gurfinkel raconte la lente dérive d’une adolescente de dix-sept ans nommée Gili, nouvelle dans son école, qui semble prête à tout pour se faire de nouveaux amis. N’osant jamais refuser les propositions et avances que les garçons lui font, de peur d’être rejetée ou de ne pas paraître cool et sexuellement libérée, Gili s’exécute tout le temps, ne réalisant pas que ces garçons ne sont pas ses amis et qu’ils souhaitent simplement faire d’elle la nouvelle traînée de leur école. « It’s more like I’m using them », tente t-elle de se convaincre naïvement.

Bien que le film de Gurfinkel tourne principalement autour d’un personnage féminin, le cinéaste réussit mieux à dépeindre les actions et discours sordides de ces jeunes fils de riches israéliens narcissiques, menteurs et indifférents qu’à exposer la vulnérabilité de Gili, qui devient irritante par moments, tant elle est influençable. Paradoxalement, on en vient à la trouver pathétique comme ceux qui l’utilisent, à se demander jusqu’où elle est prête à s’abaisser, tant le respect qu’elle porte à son corps et à sa propre personne diminue au fil du film. Mais c’est peut-être justement là que réside la force de Gurfinkel, qui réussit à placer son spectateur dans un entre-deux très inconfortable à plusieurs reprises, l’empêchant d’être complètement empathique à la situation de Gili, alors même qu’il demeure révolté par les manipulations et abus incessants des garçons, qui s’excusent en prétextant que Gili est une « slut major league ».

De façon déstabilisante, Jonathan Gurfinkel aborde le sujet de l’abus sexuel dans tout ce que les limites du consentement ont de flou et de complexe, ne nous indiquant jamais quoi penser des situations dans lesquelles se retrouve Gili, qui dit « non », mais jamais assez fort, jamais assez fermement, se laissant toujours convaincre par des phrases du genre « You are a babe and you love sex » ou encore « But your pussy is so wet, look ! » La fin ouverte du sixième acte, à glacer le sang, assène assurément le coup final de ce film difficile et confirme par le fait même le talent naissant de ce nouveau cinéaste israélien.

INTERIOR. LEATHER BAR, de James Franco et Travis Mathews (États-Unis)

Catégorie : Temps Zéro

Cruising de William Friedkin, ça vous dit quelque chose ? Peut-être pas, car le film (qui mettait en vedette un Al Pacino policier hétérosexuel s’infiltrant dans un « bar cuir ») a provoqué scandale et controverse en 1980, tant qu’il n’a finalement jamais pu être projeté à l’écran. La légende veut même que Friedkin aurait dû couper quarante minutes de son œuvre au montage pour que le film ne soit pas tagué du fameux X pornographique. Franco et Mathews, intrigués par l’affaire, ont alors décidé de reconstituer ces fameuses quarante minutes, de les réinventer, afin de s’interroger sur les limites du présentable à l’écran lorsqu’il est question d’homosexualité.

Interior. Leather Bar s’attarde ainsi moins au film à réaliser en lui-même qu’au processus auto-réflexif qui entoure sa recréation. Visiblement amusé par son propre projet et l’inconfort qu’il suscite auprès de certains de ses acteurs, Franco avoue lui-même ne pas savoir à quel résultat il s’attend avec ce film. Et peu importe, car l’intérêt n’est pas là. Lorsque l’acteur qui incarne le personnage que jouait Pacino à l’époque demande des indications à Franco, celui-ci n’a pour réponse que « Fuck scripts, man. Just fit in ». Ce désir de « fit in », justement, d’essayer de comprendre, d’aller vers l’autre sans jugement est à l’image de l’approche intégrale de Mathews et Franco, qui ne souhaitent, après tout, que (se) poser les bonnes questions. Qu’est-ce qui a tant dérangé à l’époque ? Est-ce aussi choquant aujourd’hui ? Est-ce possible de briser l’autocratie du discours hétéronormatif dans les médias, dans les mentalités ?

Une chose est sûre : si Interior. Leather Bar est certes un documentaire très « graphique », il ne l’est certainement pas gratuitement, car il permet de faire un pas important vers la démocratisation de la sexualité gaie à l’écran et de questionner les tabous liés à la créativité, tout en pointant du doigt l’absurdité de certains de nos jugements ou préconceptions. Comme le dit ouvertement James Franco : « Stop the fetichizing. Put it in the fucking mainstream ! » Et on lui donne amplement raison.

GFP BUNNY (Tariumu Shôjo Dokusatsu Nikki), de Yukata Tsuchiya (Japon)

Catégorie : Temps zéro

Comment trouver les mots pour qualifier adéquatement l’OVNI cinématographique qu’est GFP Bunny ? Film d’art (ou « arthouse ») provocant et avant-gardiste, l’œuvre de Yukata Tsuchiya, librement inspirée d’un fait divers qui avait marqué le Japon en 2005 – une adolescente de la préfecture de Shizuoka avait tenté d’assassiner sa mère au thallium – est une décharge électrique dans le paysage du cinéma contemporain, un condensé critique à la fois cauchemardesque et fascinant de la culture japonaise telle que poussée à son extrême, dans tout ce qu’elle a d’inusité, de visionnaire et de profondément perturbant.

Gagnant du grand prix du festival de Tokyo, GFP Bunny fonctionne grâce à un montage réglé au quart de tour et une structure narrative déconstruite – « There’s no story to tell. There’s no such thing as a story » nous indique la voix off dès les premières minutes du film – qui guide le spectateur de façon sinueuse et imprévisible à travers un Japon déjanté, où la notion du « socialement convenable » semble avoir drastiquement changé. L’intrigue du film, difficile à cerner au premier abord, gravite principalement autour de « Thallium girl », cette jeune fille de dix-sept ans qui décide d’empoisonner sa mère et de publier le tout via une chaîne Youtube. Car dans le monde de GFP Bunny, l’observation scientifique plane au-dessus de chaque geste posé.

Tout est documenté, évalué, disséqué, soumis à l’attention la plus minutieuse, autant chez les personnages que du côté des spectateurs. « Observe it, observe it, observe it, observe it », ne cesse de nous répéter Thallium Girl, qu’il soit question d’animaux fluorescents à qui on implante des gênes, d’un gros plan sur l’intérieur d’un vagin ou d’une scène où l’adolescente se fait cruellement « bullyer » en live streaming par d’autres élèves de son école (son professeur de biologie de dire, d’ailleurs, avant de se branler devant son ordinateur : « She is bullied live. This is horrible. This is amazing. », phrase emblématique à mon sens de l’entièreté du film).

Mais outre sa critique radicale de cette obsession contemporaine de la représentation de soi, où chaque visage humain est passible d’être démultiplié à travers une quantité innombrable de web cams, de pop ups ou d’avatars, Yukata Tsuchiya aborde de front les limites de la condition humaine. Qu’est-ce qui nous rend humains ? Le sommes-nous encore ? Pouvons-nous réellement aspirer à dépasser l’Évolution, telle qu’on la connaît ? Liposuccion, implantation, transplantation, altération d’ADN, clonage : tout y passe dans GFP Bunny. Les enfants ont désormais des GPS et des puces intégrés à leur sac d’école afin que leurs parents sachent en tout temps où ils se trouvent. Les jeunes vont à des salons de modification corporelle et esthétique, se font insuffler de l’air sous la peau (on se rappelle de la véritable mode japonaise des « bagels » dans le front qui avait fait la une des médias en 2012…) Et puis il y a aussi Thalium Girl, qui elle souhaite s’introduire du CRD4 dans le cerveau pour ne « plus entendre les voix ».

À la fin du film, celle-ci fuit d’ailleurs en moto et crie joyeusement, regard vers la caméra : When I grow up, I want to glow. Parfaite finale : la boucle se boucle, la luminosité du lapin rejoint celle de la jeune fille et vient du même coup rajouter à l’éclat du film, qui pourrait être qualifié de phosphorescent tant il brille fort.

– Alice Michaud-Lapointe