Dur, dur de s’organiser un programme pour le Festival du Nouveau Cinéma ! Entre les grands noms, les plus petits, les totalement inconnus, les documentaires, les courts-métrages, les rétrospectives, les performances et les installations du FNC LAB, il n’est pas étonnant de ne plus savoir où donner de la tête. Malheureusement, puisque c’est impossible de tout voir et qu’il faut bien faire un choix entre toutes ces œuvres, en voici quelques-unes, issues des cinq grandes catégories du FNC, que j’ai visionnées pour Les Méconnus :

KÜF (Mold), par Ali Aydin, (Turquie / Allemagne)

Catégorie : Panorama international

Dès les premières images de Küf — des pneus en feu qui roulent dans un paysage désolé, près des rails d’un chemin de fer — on ne peut s’empêcher de penser à l’univers très particulier du cinéaste turque Nuri Bilge Ceylan. La comparaison n’est d’ailleurs pas fortuite, puisque Ali Aydin emprunte au réalisateur de Once upon a time in Anatolia son acteur fétiche, Ercan Kesal, qui joue ici Basri, un employé de réseau ferroviaire, veuf et à la recherche de son fils disparu. Comme Ceylan, Aydin use de silences marqués, d’ellipses, de longs plans séquence, de contrastes de luminosité pour ajouter à une atmosphère sombre et mystérieuse, créée en partie par les décors et la nature ambiante (ciel apocalyptique, orages, tunnels, espaces propices à l’errance).

Mais si Ali Aydin reprend beaucoup des éléments du cinéma de son compatriote Ceylan, Küf s’avère moins réussi que les films de ce dernier, notamment dû à des longueurs inutiles lors des conversations entre Basri et Cemil (un employé de la gare de trains) ainsi qu’au portrait exagérément pessimiste et lourd des relations homme-femme, patient-médecin, travailleur-patron. L’œuvre de Ali Aydin jouit cependant d’une direction photo absolument irréprochable qui permet de faire oublier certains des défauts de son approche.

La bande-annonce :

 

JAGTEN (The Hunt), par Thomas Vinterberg (Danemark)

Catégorie : Présentation spéciale

« La vérité sort de la bouche des enfants », qu’on dit. Thomas Vinterberg, avec son très attendu Jagten, oppose le discours de ceux qui défendent la véracité du proverbe et d’un homme qui en fait l’épreuve : lorsque Lucas, père célibataire et éducateur en garderie (excellent Mads Mikkelsen, dont le jeu extrêmement précis fait ressortir toutes les nuances de douleur du personnage), se fait faussement accuser d’attouchement par Klara, la fille de son meilleur ami, et que son entourage ne doute pas une seconde de l’authenticité de ce témoignage, puisque après tout, « Klara n’est qu’une enfant de cinq ans, pourquoi mentirait-elle ? », on assiste à la brusque descente aux enfers d’une homme qui, du jour au lendemain, perd tout ce qu’il avait construit jusqu’ici.

Reprenant avec ce nouveau film une dialectique comparable à celle de son brillant Festen (1998), Thomas Vinterberg scrute à la loupe les jugements hâtifs, la morale judéo-chrétienne déficiente, la paranoïa excessive d’un petit village qui aura préféré pointer du doigt plutôt que tendre la main. Le parallèle avec la chasse, très fort, ouvre quant à lui sur un questionnement plus grand, car dans cette forêt où Lucas et ses amis vont une fois l’an perpétuer le rituel sacré du coup de feu, on ne sait plus vraiment qui est grand méchant loup ou agneau, animal traqué ou gibier de potence. La finale, extrêmement percutante, confirme que nous avons affaire, avec Jagten, à du grand Vinterberg.

La bande-annonce :

 

LOS SALVEJES (The Wild Ones), de Alejandro Fadel (Argentine)

Catégorie : Temps Zéro

Quel curieux film que ce Los Salvejes d’Alejandro Fadel… Remarquable au niveau de la photographie, intéressant du point de vue de la prémisse —cinq adolescents s’échappent d’un centre pénitencier et décident de vivre sauvagement dans la nature — et des thèmes évoqués, et pourtant… insupportable au final. Entre les premières minutes du film et ses dernières, vingt spectateurs ont déserté la salle. Et je ne peux dire que cela ne m’a pas moi aussi traversé l’esprit. Le rythme du film, avant tout, est profondément inégal. Alternant entre ellipses incompréhensibles et scènes d’une longueur irritante, le réalisateur donne l’impression de ne pas savoir sur quel pied danser, Fadel semblant chercher par tous les moyens possibles à mythifier l’histoire de cette « tribu de jeunes sauvages », lui donner une teneur ésotérique, transcendante, plus grande que nature, s’aidant ici et là d’une ponctuation musicale se voulant elle aussi sublime. Los Salvejes a par ailleurs le mérite de posséder les personnages adolescents les moins attachants qu’il m’a été donné de voir au cinéma. La mort frappe autour d’eux, inéluctablement, et on se surprend à s’en ficher éperdument. Malgré certaines scènes à couper le souffle, où la nature luxuriante se dévoile immense, impressionnante, Los Salvejes se révèle un projet présomptueux au propos malheureusement trop hermétique et au développement infructueux.

La bande-annonce :

 

LAYLOU, par Philippe Lesage (Québec)

Catégorie : Focus

Philippe Lesage, réalisateur de Ce cœur qui bat (2011), porte avec son nouveau documentaire Laylou un regard empreint de douceur, d’attention et de chaleur sur un âge « entre-deux » où l’on est plus tout à fait adolescent, mais définitivement pas encore adulte. Fidèle à la tradition du cinéma direct, Philippe Lesage a suivi avec sa caméra, le temps d’été, une bande de filles de dix-sept ans, dont fait notamment partie Laurence, dite « Laylou », (personnage qui figurait aussi dans Ce cœur qui bat). De ce documentaire ressort principalement une impression de liberté, de confiance et d’authenticité : autant on devine que le réalisateur s’est laissé guidé, au fil du tournage, par les expériences et les voix des différentes jeunes filles qu’il rencontrait, autant on sourit lorsque certaines d’entre elles brisent le quatrième mur le temps d’un coup d’œil.

Certes, la réussite du film repose presque entièrement sur les conversations des jeunes filles, puisque ce n’est qu’à travers leurs discussions que le spectateur peut intégrer leur monde, mais la présence tranquille et le travail minutieux de Philippe Lesage derrière la caméra se sentent à travers chaque type de plan, chaque angle de caméra. Tel le film À l’Ouest de Pluton de Henri Bernadet et Myriam Verreault, Laylou se penche sans aucune complaisance sur les vies d’adolescentes drôles et touchantes, qui nous attendrissent le temps d’une partie de Scattergories ou d’une baignade dans un lac de Mont Saint-Grégoire.

La bande-annonce :

– Alice Michaud-Lapointe