Crédit : Alex Huot, Dave St-Pierre

Nous sommes quelques dizaines de personnes réunies autour de deux hommes nus enlacés, couchés sur des couvertures avec leur petit chien, une femme-oiseau observant la scène. À date, rien de tout à fait familier pour du théâtre/danse ni de tout à fait trop étrange. Pour ceux qui connaissent le chorégraphe Dave St-Pierre, il n’y a aucun choc. Aux nouveaux, c’est le début d’un long spectacle en mode performance qui va sans doute changer la perspective d’à peu près tous les spectateurs avant la fin de Fléau. Mon expérience à moi? Je suis littéralement passé par toute une gamme d’émotions (et vu celle des autres, tel ce monsieur qui pleurait hors de la salle dans les bras du co-créateur de la pièce).  C’est donc sans concision que je ferai le retour sur cette surprise de performance complètement hallucinante.

C’est quand même en connaissance de causes que j’allais à l’Usine C. Cinq heures de spectacle sans interruption avec sur scène nudité et sexualité. Le synopsis ne mentait pas, nous avons eu droit aux costumes d’Adam de Alex Huot et Dustin Ariel Segura-Suarez. Le couple/duo est accompagné de la présence spectrale d’une femme-oiseau, tantôt la mort dans son habit noir, tantôt la vie dans ses couleurs festives ; mais toujours oiseau avec son bec tenu ouvert grâce à un petit bout de bois (que ma mère a d’ailleurs ramassé et replacé lorsqu’il est tombé). Oui, oui, je vais à ce genre de soirée intense avec ma mère. C’est d’ailleurs assez drôle car j’ai pu repérer dans la foule tout un tas de garçons présents sur les applications de rencontre qui venaient au spectacle, j’imagine, un peu pour se rincer l’œil, il faut l’avouer. Donc, comme ma mère, à certains moments, il était possible d’interagir physiquement avec les comédiens. À peu près au trois-quarts de la première heure, une fois emmaillotés dans un genre de costume de peluche avec un pénis géant qui pend entre les jambes, les deux hommes invitaient subrepticement la foule à les garnir de petites boules de couleurs qui adhéraient à la peluche. Ces petites boules de couleurs resteront au sol de la salle durant toute la performance, et joueront un rôle à la toute fin, lorsque la mort sera représentée.

Il y a bien sûr des « scènes », des moments séparés les uns des autres. Par exemple, une des performances incluait de la menuiserie (pour les très débutants, on s’entend), un travail effectué sur une table Ikea que les comédiens trouaient ensemble avec un équipement électrique. Une autre scène, la plus cocasse et amusante de la performance selon mon humble avis, est celle de la femme-oiseau sur un vélo stationnaire suspendu par des câbles à quelques centimètres du sol. Elle y va en bilingue (français et anglais) pour encourager une foule imaginaire (ou le public?) de continuer ses efforts, de « keep it going, don’t stop, pensez à vous dépasser », and so it goes. Chaque petite performance peut durer quelques minutes jusqu’à une bonne demi-heure (je n’ai pas calculé, c’est l’effet de mon ressenti sur la temporalité des choses).

Deux choses valent vraiment la peine d’être mentionnées et élaborées ici. La présence du chien sur scène, et celle du public (ma mère, moi-même, les garçons de Tinder et les autres). D’abord la première. Le chien. La vraie vedette, c’est lui. Comme l’a dit maman : « C’est le chien qui ressent toutes les émotions des personnages. » En effet, les comédiens sont peu expressifs dans leur jeu. Le chien, quant à lui, se fait jouer des tours sans arrêt, se fait trigger par le metteur en scène et les hommes nus. Il jappe, réagit, toujours selon le bon vouloir des artisans du spectacle. Pauvre bête, par moments. On peut supposer que sa présence sur scène sert à créer un rapprochement entre bêtes (les humains et les animaux), sert à aborder la bestialité (on pense à quelques scènes de copulation assez bestiales, justement). Le chien fidèle reste toujours près de ses maîtres, quoiqu’il se promène parmi la foule également.

Et cette foule, maintenant. Ce deuxième élément digne de mention, véritable communauté de voyeurs. Le vrai spectacle, c’est nous! Pendant ce 5 heures où nous sortons à notre guise (pour manger, pour aller au petit coin, pour aller s’asseoir –parce que pendant la performance tous sont debout ou assis par terre), il y a une suspension du temps qui devient inéluctable. La performance, son intimité et sa durée réunies, instaure une nouvelle socialité l’espace de la soirée. Le public se déplace librement autour des comédiens, surtout à mesure que les scènes se déplacent d’un coin à l’autre. Puis l’on est libre de les observer, ces corps nus, sous tous leurs angles. Certains étaient assis, d’autres lisaient, d’autres écoutaient de la musique, certains parlaient, riaient, dormaient. Il y avait quelque chose de paisible, dans cette petite société du regard, dans cet écosystème d’un accord commun. Tous y trouvaient leur compte et y évoluaient à leur manière chacun. En cinq heures, c’est suffisant pour s’accoutumer à l’ambiance qu’installe chaque personne de sa présence et son regard.

Fléau c’est un cours d’anatomie masculine, une étude du corps d’une perspective spatiale, un freak show anatomique. C’est une surprise renouvelée pendant cinq heures, c’est un environnement social, c’est un 5 à 7 spécial, c’est un plein-de-choses qui en ont inspiré plus d’un! Unique à coup sûr, l’expérience est à considérer.

– Victor Bégin

Fléau, Dave St-Pierre + Alex Huot, Usine C, 2018. Pour toutes les informations, c’est ici.

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