Photo : Victor Diaz Lamich

Dans l’univers jazz, le saxophoniste Kamasi Washington est un drôle de personnage que les journalistes peinent encore à décrire. D’un côté, ils insistent qu’il est loin d’être le joueur de ténor le plus impressionnant de sa génération et qu’au mieux ses idées sont un rappel de l’âge d’or du jazz il y a des décennies de cela. De l’autre, ils n’ont pas le choix de mentionner qu’il est un des seuls jazzmen à attirer autant les foules – et surtout les plus jeunes – aussi facilement, lui qui s’est fait connaître pour avoir collaboré avec Kendrick Lamar, Flying Lotus et Thundercat, entre autres, montrant que le jazz n’est pas qu’une musique mourante. Samedi, le public était nombreux à crier son amour pour ce musicien rassembleur au MTELUS, deux ans après son dernier passage.

Un indice pour savoir qu’un artiste pogne : le public applaudit et crie à chacune de ses phrases lorsqu’il ouvre la bouche. C’est essentiellement ce qui est arrivé lorsqu’il a mis le pied sur scène, accompagné de six autres musiciens (dont son père Rickey Washington) et d’une chanteuse-danseuse, et s’il a certainement dit des choses très pertinentes et inspirantes au micro, mes oreilles de francophonone-à-l’autre-bout-de-la-salle n’ont pas eu l’occasion d’en capter beaucoup. Mais la musique, elle, s’est bien rendue jusqu’au fond. Au menu, son tout nouvel album, Heaven and Earth paru une semaine avant, occupait une place de choix, commençant même avec une de ses nouvelles compositions. Le fait que plusieurs membres de l’assistance semblaient bien la connaître indiquait que les gens présents dans la salle n’étaient pas là sur un coup de tête et ont pris le temps d’apprivoiser sa dernière offrande, fort réussie en passant.

Photo : Victor Diaz Lamich

On a remarqué deux choses en particulier durant la longue performance de près de 2h : la longueur des pièces, atteignant et dépassant souvent les 15 minutes chacune, et la capacité de Kamasi Washington de s’effacer au profit de ses musiciens. Alors qu’en 2018, la mode n’est certainement pas aux chansons interminables, c’était un pari osé pour Kamasi et ses musiciens d’enchaîner solo par-dessus solo et ça l’était tout autant que la vedette de la soirée se tienne à l’écart pour laisser briller des musiciens talentueux mais inconnus du public. Malgré ces risques, le public est resté au rendez-vous. Le seul doute qui est resté est la nécessité d’avoir deux batteurs en permanence sur scène. À part pour une « drum conversation » de plusieurs minutes qui a servi de pause bien méritée pour les autres musiciens, leur nécessité était bien relative, même si ça fait toujours un bel effet visuellement.

Le grand moment fort du spectacle est venu quand Kamasi a parlé de son EP Harmony of Difference, paru l’an dernier. Il a expliqué son concept de mêler cinq mélodies (représentant la diversité du monde) dans une seule pièce, appelée Truth. Comme on pouvait s’y attendre, cinq mélodies simultanées en plus de la section rythmique, ça a créé tout un chaos, mais le message derrière était beaucoup plus clair : « La différence du monde n’est pas quelque chose qui doit être tolérée, mais célébrée », a souligné l’Afro-Américain sous un tonnerre d’applaudissements. Peut-être est-ce une coïncidence, mais la dernière pièce du spectacle a été Fists of Fury (qu’on retrouve sur son nouvel album), chanson-thème du célèbre film de Bruce Lee. Bonne nouvelle : je n’ai entendu personne crier à l’appropriation culturelle sur ce coup-là! D’autant plus qu’un passage parlé par la chanteuse Patrice Quinn était particulièrement évocateur, particulièrement dans le contexte actuel : « Our time as victims is over. We will no longer ask for justice. Instead we will take our retribution. »

La chanteuse Patrice Quinn / Photo : Victor Diaz Lamich

On le rappelle, la performance de Kamasi Washington aura duré à elle seule tout près de 2h, se terminant vers 23h25, alors on ne s’étonne pas que malgré l’insistance du public, il n’y a pas eu de rappel en bonne et due forme. On lui pardonnera!

Première partie : Anomalie

Pour réchauffer la salle, c’est le groupe local Anomalie qui a répondu à l’appel, livrant un électro-funk énergique et dansant. Le projet de Nicolas Dupuis (qui a eu la bonne idée d’incliner son clavier pour montrer à tout le monde son jeu précis) n’était pas sans rappeler la vibe de Chromeo et a livré une bonne mise en bouche de 40 minutes avant le massif spectacle de Washington. On aurait tout de même apprécié plus d’interactions avec le public, mais ça n’a pas empêché d’applaudir chaleureusement le quatuor montréalais, qui avait aussi hâte que nous d’écouter Kamasi Washington.

Le Festival international de jazz de Montréal, du 28 juin au 7 juillet 2018. Pour toutes les informations, c’est ici.

– Olivier Dénommée

BABILLARD : Un événement à annoncer? Une formation dans le milieu culturel à faire découvrir? Envie de jammer avec des artistes de feu? Une offre d’emploi? Un autre truc à partager? C’est ici que ça se passe, maintenant, pour partager avec les lecteurs des Méconnus!

À DÉCOUVRIR AUSSI :